Sous la Seine de Paris en 1858

Pierre-Michel-François Chevalier, un nom oublié. Malgré ses efforts de composition patronymiques poussés en noble mélange dans son mariage avec Camille Decan de Chatouville, il restera dans quelques mémoires sous le nom amusant de Pitre-Chevalier. Si l’on peut encore conserver un souvenir de son nom, ce n’est probablement pas pour ses écrits historiques mais en sa qualité de directeur du Musée des familles, revue dans laquelle il va publier les premiers textes d’un certain Jules Verne de 1851 à 1855. Cette revue réussira à réunir des plumes aussi diverses que Sue, Dumas, Hugo, ainsi que de merveilleux illustrateurs comme Grandville, Gavarni, Daumier. C’est dans cette revue qu’il publie en juillet 1858 un étonnant compte rendu de navigation. Sous le titre anodin de « Courrier du mois. – Courrier de Trouville », il faut chercher plutôt le sujet dans le sous-titre : « La mort et la résurrection des huîtres. – Le Nautilus », et chercher encore plus loin dans le texte la perle au milieu de considérations sur la pisciculture. Le Pitre-Chevalier nous emmène dans la traversée de Paris en sous-marin, l’idée est belle, crever l’onde opaque du courant qui glisse sur la capitale, ses mystères et ses silences. On peut penser à une bien piètre flore, à de vifs poissons, ou quelques trésors. Mais le fleuve est bien sûr encore ouvert sur la collecte de l’égout et de la fange, son lit est au chevet de la mort, du meurtre comme du suicide. Si le zouave a les pieds dans l’eau, il s’est bien gardé de quitter ses bottes. Paris et ses eaux bercent déjà les histoires du soir, des mystères de Paris au suicide de Javert, la scène on le sait est offerte aux crânes et tibias et n’aurait sans doute pas à rougir seulement des catacombes. Voici donc le récit de ce sombre voyage :

Le « Nautilus » a traversé Paris

Et comme un progrès ne va jamais seul, on vient de découvrir un appareil merveilleux pour se promener au fond de l’Océan, y faire la chasse aux moules, y placer et y déplacer les fascines converties en huîtrières.
Cela s’appelle le Nautilus et l’inventeur est un Américain, M. Hallelt. L’expérience a eu lieu dernièrement en pleine Seine, en plein Paris, devant le quai d’Orsay, et des journalistes, des curieux, des dames ont parcouru en se jouant le lit du fleuve.
- Le Nautilus, dit M. Paul d’Ivoi qui était dedans, est un composé de la cloche à plongeur et du bateau sous-marin Payerne. L’appareil, construit en plaques de tôle boulonnée, est très léger et flotte très aisément. Il est pourvu de deux chambres latérales, remplies d’air : Lorsque l’on veut descendre, il suffit d’ouvrir deux robinets ; l’air de ces deux chambres s’échappe, et il est remplacé par de l’eau, dont le poids détermine l’immersion de l’appareil. Pour remonter, pour nager entre deux eaux, il suffit d’injecter de nouveau de l’air dans ces deux cavités, ce qui se fait en ouvrant encore un robinet. Le plancher de la chambre où nous étions assis est fermé par deux trappes, qui, en s’ouvrant, laissent voir le fond de la  rivière et permettent d’y travailler à son aise, sans fatigue, sans que l’eau, maintenue par l’air enfermé dans l’appareil, risque jamais d’y pénétrer. L’appareil est garni de grosses lentilles de verre épais, à hauteur des yeux et par-dessus, de sorte qu’on y voit parfaitement clair et que l’on voit très bien dans l’eau, jusqu’à plusieurs mètres de distance.
Ainsi, dans notre voyage, la Seine nous est apparue tout entière depuis la Morgue jusqu’aux filets de Saint-Cloud. Sombre histoire que celle-là, surtout entrevue comme dans un rêve, avec vingt-cinq pieds d’eau sur la tête. Chaque flot apportait un soupir, un soupir arraché au cachot de la prison, aux murs humides de l’hôpital. Cette onde limoneuse charriait en gémissant l’immondice, le crime, la douleur, le suicide. L’abîme, complice du meurtre et du vol, semblait receler les cadavres et les trésors qu’on lui confiait. Il me semblait entendre des râlements d’agonie, des grincements de dents ! il me semblait que des noyés se cramponnaient à l’appareil, et brisaient leurs ongles sur la tôle glissante. Au lieu des naïades que j’avais rêvées dans la Seine, je ne voyais plus maintenant que fange, débris informes, tessons de vaisselle, fragments de bateaux sombrés, des objets qui tous me faisaient l’effet de pièces à conviction d’un colossal procès criminel. C’était affreux ! J’ai vu passer un petit soulier de satin blanc, tout déformé, tout rempli de vase, mais qui avait dû enfermer le pied le plus charmant du monde, le pied de Cendrillon. Je ne puis vous dire l’histoire lamentable de ce soulier, une histoire qui a duré dix ans, et que je me suis racontée à moi-même pendant le temps qu’il passait, en cinq secondes. J’en ferai un roman quelque jour.
Au résumé, ajoute le rapporteur, cette sombre rêverie n’a duré qu’un instant. Le reste du temps nous avons pu admirer cette ingénieuse invention, nous rendre compte des immenses services qu’elle est appelée à rendre et qu’elle rend déjà ; car plus de vingt de ces appareils fonctionnent en Amérique plus de dix en Angleterre ; et, dans la mer des Caraïbes, on est occupé à tirer de l’eau, à l’aide du Nautilus, les trésors du San Pedro.
Quand nous sommes sortis de là, que le ciel nous a semblé beau, la rivière éclatante et libre, le flot lumineux, l’onde joyeuse et la ville splendide, baignée qu’elle était par la lumière du jour ! .
- Vous jugez après cela, nous dit le savant, quel parti M. Coste va tirer du Nautilus, pour la surveillance, l’entretien et le salut… des huîtres !
- Je m’embarque dans le Nautilus, et je me fais inspecteur sous-marin ! s’écria notre danseur du Casino, en épongeant la sueur qui perlait encore à son front.

Pitre-Chevalier

1972 – préface de Lacassin

Pour l’histoire, Paul d’Ivoi qui poursuivra de manière aléatoire la veine de Jules Verne faisait en effet partie du voyage. Mais de ses souvenirs il doit en aller comme les rivières car il n’avait que deux ans. On peut aussi noter la présence dans l’équipage d’un certain Jean-François Conseil qui racontera ses aventures sous-marines à Jules Verne et ce dernier sous forme d’hommage l’intègrera comme domestique du professeur Arronax dans 20 000 lieues sous les mers. On peut retrouver ce document et, une fois de plus, une très belle préface retraçant l’histoire du nom “Nautilus” dans l’épopée sous-marinière, par Francis Lacassin dans cette édition de Gustave Le Rouge.

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L’invitation de Raymond Jean

Il est d’usage à la mort de parler de la vie, un trajet validé par billet de presse pour les personnes ayant accédé à un bilan satisfaisant de notoriété. Dans ces conditions, la disparition d’un auteur donne l’occasion de retracer son parcours, sa biographie. Dans cette drôle de vie on irait même jusqu’à fêter le centième anniversaire d’un défunt… Prétexte, conjuration, mémoire, que faisons-nous de notre présent lorsqu’un autre bascule au passé ? On se souvient. Et ce souvenir nous offre la possibilité de faire interagir la vie du défunt avec la nôtre, ce lien mémoriel peut alors être un moyen de faire face à sa propre mort.

René Char, sa femme et Raymond Jean, en 1965

Raymond Jean est mort il y a un peu plus d’un mois. J’ai appris sa disparition le jour même de source intime. Cette nouvelle n’a pas été immédiatement relayée par les médias, ni même sur internet où il est pourtant habituel de constater avec surprise la vitesse avec laquelle les biographies se referment sur la date funeste de leur sujet. A se demander parfois si il n’y a pas une course secrète à l’actualisation nécrologique sur Wikipédia. J’ai repensé à nos échanges. Étrange impression, je me suis souvenu que je n’avais jamais donné suite à son invitation. Nous avions eu, il y a peu de temps, des échanges professionnels. Il était proche d’une maison d’édition pour laquelle j’ai travaillé. Il m’avait alors recommandé quelques auteurs, de ceux qu’il avait croisés autour de l’Université de Provence, d’hier et d’aujourd’hui. Je lui dois la rencontre avec un texte singulier que Pauvert avait édité dans les années 70. Il en avait proposé la réédition, me permettant ainsi de découvrir ce roman et de rencontrer son auteur quelques décennies plus tard. Ce texte était tellement marqué par une époque de libertés et de drames qu’il ne me serait pas venu à l’idée de croiser aujourd’hui son héroïne. C’est pourtant ce qu’il s’est passé, et je me retrouvais donc à échanger avec une charmante dame devenue bouddhiste et vivant en plein cœur d’une forêt aux alentours d’Aix-en-Provence. De belles évocations pour une préface que je lui avais demandée lors de la réédition de son roman, dont voici un extrait  :

édition de Jean Jacques Pauvert, 1977

Zoom back caméra ! trente ans en arrière : 1977 – pluie battante, une jeune femme, presque une jeune fille, blonde, fragile, fait du stop à l’entrée de l’autoroute AIX-PARIS, un manuscrit sous le bras. Cette improbable jeune fille, au bord de la nuit, avec son manuscrit serré sous son manteau afghan à longs poils gorgés d’eau, étudiante le jour, entraîneuse la nuit, préparant son doctorat des Merveilles dans les bars à putes du Vieux-Port, c’est moi, je la reconnais, je me reconnais, étonnée, attendrie… Paris ? je n’y connais personne à Paris, mais c’est ce manuscrit que je viens d’écrire, ce brûlot, qui me pousse et tous ces écrivains que j’admire, haie d’albatros fiévreux qui tendent le pouce avec moi, Lautréamont, Rimbaud, Céline, Miller… under my thumb… la pluie devient noire, la nuit va tomber, un carrosse freine à mort, je m’engouffre dans la Porsche (!) ; sept heures après, je posais mes fesses au Flore, devant un crème à côté d’un inconnu tout bouclé à qui je parle du manuscrit bien au sec sous ses poils afghans. – Ça, c’est pour Pauvert, il me dit, mais d’abord passez voir Choron à Hara Kiri et faites-lui lire !  Je quitte mon inconnu, passe alors devant le Flore, un type de la fac d’Aix (!) qui me dit : – Qu’est-ce tu fous avec Folon ? Oui qu’est-ce que je fous ? voilà, c’est le début de mon voyage avec tous ces drôles de hasards, et ces Misters Chance et ces petits bonhommes en costume qui volent dans les cieux de Paris, la bande à Charlie, Cavanna, Reiser, le professeur Choron (qui fut mon Charon dans l’enfer des bibliothèques) et qui écrivit sur mon manuscrit : lu et approuvé par Bernier de Hara Kiri. C’est, munie de ce passe, que je me rends rue de Nesle, cœur battant, mais la maison est en travaux, Pauvert absent ; je remets mon trésor à la standardiste et repars pour Aix, toujours en stop, ayant eu le temps de rencontrer un vrai prince belge épileptique, Salvador Dali et de grands bourgeois qui m’hébergent place du Palais Bourbon en tout bien tout honneur et en mystérieux soupers aux étranges convives présidés par une inquiétante nonagénaire… Un télégramme m’attendait : lu et relu La Strega, encore sous le choc, venez à Paris, contrat suit. Jean-Jacques Pauvert. Quel étonnement ! premier éditeur, première servie ! Je suis devant lui, dans son bureau, avec mon chapeau où j’ai planté une grande plume de coq ; on dirait un grand chat chinois avec ses favoris, un chat baudelairien puissant et doux. Sa voix aussi, douce, soyeuse… – Je vous voyais pas du tout comme ça, il me dit. Quand on vous a lu, qu’on vous voit ! enfantine ! pas du tout marquée comme Albertine. On dirait une Elfe. – De Tolkien ? – Vous avez lu Bilbo le Hobbit ? Il s’étonne : – Elle a lu Bilbo ! Vraiment, il est content, il est vrai qu’à l’époque, personne, à part quelques vieux hippies américains sur le retour, connaissait. En plus quand je lui dis que je lisais le Seigneur des Anneaux en boucle les nuits d’insomnie, et sous acide, il exulta. Voilà je me disais, le sulfureux Jean-Jacques Pauvert, le pape de l’érotisme est là devant toi, l’éditeur d’Histoire d’O, du Marquis de Sade et autres livres sous le manteau et de quoi on parle ? de hobbit, trolls et créatures elfiques de la Comté ! Mais au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit, de contes, car ça s’est passé comme dans les contes, à une vitesse littéralement magique. Je lui ai tout raconté, le stop, mes études, ma pauvreté, la came, les passes, l’écriture ; le soir même après avoir signé mon contrat (plutôt coquet), un dîner en ville, je m’envolais pour Aix ! eh puis, la Jet-set maintenant. Je riais dans l’avion, une gosse, lampant son champagne et son succès. C’est comme ça que j’ai rencontré Jean-Jacques Pauvert mon premier éditeur, comme dans les contes, dans un Paris magnifique et tous les cœurs s’ouvraient… “
 

jaquette pour les poules

La rencontre aussi d’un jeune auteur, qui malgré la recommandation de Raymond Jean, m’obligera à un passage en  force auprès de la direction. C’est pourtant un texte qui se publie comme un jeu d’enfant et qui va très vite séduire la presse et les lecteurs pour devenir la meilleure vente des éditions. La douce fraîcheur du roman et la complicité avec son auteur m’offre même la possibilité de réaliser une couverture dans une couleur que je n’avais pas encore pu utiliser : un livre rose…
Raymond Jean est devenu pour moi synonyme de rencontres, j’aurais également l’occasion de travailler sur deux articles pour une revue d’art. Autour de Char et de Guillevic. Nous y sommes, cela se fera pour les célébrations des anniversaires fictifs de défunts. Les textes sont courts, y revient le souvenir de Jean Ballard par qui se faisaient bon nombre de rencontres. Quelques petites anecdotes mais on sent bien que ce qui lui importe est la rencontre du texte,  la sphère du privé est hors champs. L’invitation au texte échappant au voyeurisme de la récupération commerciale me permettra d’échanger avec l’homme. De ces moments de partage, je recevrais une invitation à venir le rencontrer sur son terrain. De mes campagnes je ne prendrais pas le temps de retrouver la sienne. Il arrive de croiser des personnes sans les voir, mais l’invitation qu’ils nous font est de tous les voyages. Sans tout cela et dans le silence de sa disparition, il m’aurait fallu attendre de lire dans une petite nécro  que l’auteur de La lectrice que j’avais tant aimé adolescent était mort.

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Think Pink

Étrange couverture. Dès que j’ai aperçu ce fascicule chez un ami bouquiniste un sentiment d’intrigue m’a saisi. Que renferme ce petit livret évocateur de promesses. Quelles révélations contenues, quels mystères derrière ces yeux invitant au silence ? De quels songes ce bras se pare-t-il comme un bracelet? Cette image qui semblant s’échapper de vapeurs art nouveau glisse vers la préfiguration psychédélique par la rondeur de la typo, du rose et des volutes.
Je m’en saisis, j’ouvre et je tente de décoder… Sans savoir de quoi il s’agit, je tombe sur des témoignages et quelques définitions obscures. Je comprends vite que ma perle est creuse et que ma curiosité va pouvoir aller voir ailleurs, là où je ne suis pas encore. Je décide néanmoins d’en demander le prix et comme il accompagne les quelques ouvrages déjà choisis, on m’en offre par plaisir la propriété. C’est gentil mais cela confirme ce que je pensais, ça ne vaut rien.
De retour à la maison j’achève le tour du fond du sac par une inspection un peu plus poussée du petit article. Il s’agit bien d’un petit prospectus commercial relié points métal. Je m’amuse quand même à lire ces témoignages qui passent du manque d’appétit à une question essentielle “Pourquoi les femmes plus que les hommes ?” en croisant une affirmation dont j’ai très souvent besoin en qualité de grand angoissé “Une preuve que les choses peuvent très bien s’arranger pour vous”  et m’entraînent jusqu’aux indispositions de madame “Ah ! je t’en prie, ne m’agace pas, ce n’est pas le jour !”.
Quelques recherches me permettent facilement de retrouver l’origine de ces pilules, et je découvre que ces pilules de proto-oxalate de fer ont fait le quotidien des prescriptions énergisantes de la belle époque.
J’en comprends le P, le PPPPP, l’allitération du slogan – Pilules Pink Pour Personnes Pâles – n’est presque plus une figure de style au sens propre, on pourrait parler d’alité-ration… En s’attaquant aux personnes alitées, débiles, anémiées, neurasthéniques (Mirbeau y a peut-être pensé) elle se propose donc de redonner espoir, force et vigueur au plus grand nombre. Cette panacée fait le tour de France, dans les journaux, Almanachs et publicités. Il semble impossible, alors, de ne pas connaître cette marque qui est devenue le symbole du mieux-être.
C’est donc sur des maux physiques que se base le fonds de commerce de ces pilules roses. Par contre, ce petit support commercial datant de 1931 vient lui s’axer plus spécifiquement sur le songe. Enfin sur l’exploitation racoleuse de l’explication des rêves, nous sommes là bien loin du postulat de Breton dans son premier manifeste surréaliste de 1924 : “Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire.”
Au passage, je ne peux que frémir ces derniers temps en constatant que le sens du mot “surréalisme” est totalement dévoyé de son inspiration première pour devenir un grand fourre-tout exprimant le n’importe quoi.
Donc, tandis que les surréalistes depuis près de dix ans explorent les possibles du rêve, nous voici versant dans l’apoplexie charlataniste du rêve et de ses significations. Cependant il est intéressant de noter que ce sujet mérite une attention spéciale de la part des rédacteurs de réclame. Leur but étant de toucher un maximum de personnes, on peut en déduire que le rêve est alors un sujet d’actualité… Pour le contenu, on pouvait trouver dans cette plaquette un guide du meilleur moment pour rêver, permettant d’argumenter une sieste le midi. On y trouve également de très bons exemples de lapalissades du genre :
- Accident – Signes de graves perturbations dans votre vie.
Je reproduis en fin d’article les pages de ce livret afin de permettre à ceux qui le désirent de posséder les indispensables bases de la science de l’explication des rêves, ce qui leur permettra de briller lors d’un dîner, d’un pique-nique ou d’une interruption de trafic ferroviaire.

Je n’ai pas gardé souvenir d’avoir croisé l’évocation de ces pilules dans  quelque livre. Pourtant il n’est pas possible que cela soit passé sous silence. D’un autre coté, je pense que ce n’est probablement pas un sujet qui aurait pu retenir mon attention. Je me suis donc lancé dans une recherche rapide de l’éparpillement de ces pilules.
On peut les retrouver dans des œuvres très diverses et à des époques différentes, ainsi chez Alexandre Vialatte dans Fred et Bérénice (1930): “Enfin mademoiselle Triouleyre, qui avait toujours été travaillée par le besoin de collectionner, avait donné le gros album dans lequel elle réunissait les portraits de tous les gens guéris par les pilules Pink”. Chez Laurent Taillade : “Tel Verlaine — ayant, pour mitiger nos pituites, La Uévalcscière et les Pilules Pink.” Chez Henri Bergson qui compare les pilules Pink à la foi, en ce qu’elles prodiguent comme degré de vitalité. Chez San Antonio : “Il ne restait que trois pilules Pink pour personnes pâles dans mon réservoir à fabriquer du défunt.”
Chez les peintres aussi comme l’évoque l’anecdote de Vlaminck qui en quête de notoriété avec Derain obtint un passage dans le Petit journal en vantant les mérites du produit dans une publicité et gagnant ainsi son pari d’être le premier des deux à avoir son portrait dans un journal.
Mais le plus étonnant pour moi est d’en retrouver trace chez Tristan Tzara Manifeste dada 1918 : “Si tous ont raison et si toutes les pilules ne sont que Pink, essayons une fois de ne pas avoir raison.” Dans le premier jeu surréaliste paru dans Littératures 1re série en 1921 où il s’agissait de classer des noms d’auteurs en dehors de toute forme de reconnaissance ou de notoriété, les pilules Pink apparaissent à la 15e place par le biais du rédacteur des réclames, auprès d’Aragon dans le Traité du style “Pilules Pink Pour Personnes Pâles : qu’avez-vous à dire contre ça ?”, bref la pilule sert de support à l’image d’omniprésence, comme exemple de produit à très large diffusion.

Et comme bouquet final,  je retrouve une anecdote qui me ramène à un sujet qui me tient à cœur. Parmi les images qu’Allain a véhiculé après la mort de Souvestre, on connaît le mythe de la création du nom, Fantômus écrit par les auteurs et lu Fantômas par Fayard qui trouva l’idée du nom formidable. Il existe aussi celle de la création de la fameuse image de couverture où l’on voit Fantômas enjamber Paris un couteau à la main. La genèse de cette image ainsi que son auteur restent inconnus. Allain rapporte que Fayard aurait présenté différentes affiches publicitaires (abandonnées par leurs créateurs, ce qui laisse perplexe) aux auteurs. Sur une de celles-ci un personnage en costume portant un loup, enjambe Paris mais porte dans la main un tube rose et répand sur Paris un flot de pilules, roses également. Il s’agirait bien sûr d’une publicité pour les pilules Pink !… La légende situe donc la création de cette image tellement reprise aujourd’hui sur une base commerciale de ces fameuses pilules. On peut quand même douter de la véracité de cette histoire. J’en arrive à boucler la mienne. Le jeu des rencontres m’a fait partir de cette image de couverture d’un petit livret que je pensais insignifiant et qui par jeu des résonances a fini par me ramener à l’objet de mes recherches actuelles : Fantômas.

Ce petit livret m’a donc entraîné à la rencontre de cette pilule rose, vers un temps où l’on cherchait à trouver des soulagements aux maux du corps, de l’esprit ou un espoir de mieux être. La découverte d’une pharmacie de guérison ainsi qu’une large palette de molécules pour la chimie cérébrale avec des déclinaisons anxiolytiques et psychotropiques, a relayé la dragée rose aux remèdes d’un autre temps. Nous n’avons plus la couleur du mieux. Quoique ?
En lisant les métamorphoses de l’érotisme de J.J. Pauvert je ne pouvais que partager ses interrogations : “Que peut donc être devenu l’érotisme en général, dans ce changement majeur de société ? Je n’en sais rien du tout” (Métamorphose du sentiment érotique, 2011). Comment donc retrouver de l’énergie positive si ce ressort est cassé ? Et si, par angoisse, nous avions changé de spectre pour passer au bleu ?

Un peu comme si une différence de code avait annoncé la couleur : il y a cent ans les bleus de l’âme avaient leur pilule rose, de nos jours la vie en rose a sa pilule bleue.

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De la main de Narcejac

Trouvé ce petit détail sur une édition rare de Boileau-Narcejac dont je ne peux dévoiler le titre s’agissant de la dernière phrase du livre… Cette note portée sur l’explicit (voire l’excipit…) reste pour moi un moment d’émotion, bien plus que ne peut le faire un envoi ou une dédicace. Elle m’amène là où l’auteur laisse un dernier lien sur le texte. Il est en effet rare, même très rare qu’un auteur intervienne sur un livre imprimé ! Ce livre issu de la bibliothèque même de Narcejac fait partie des quinze volumes comportant la même note marginale. De cette correction, il est bien difficile de penser qu’il s’agisse d’une coquille, alors serait-ce plutôt une forme de repentir littéraire ?
En essayant de comprendre le sens de ce simple changement de temps je me suis laissé aller à  bouleverser toute la scène. Au plus-que-parfait, il berce un cadavre et le couteau sur la table est souillé de sang. Tandis qu’à l’imparfait il peut encore sentir un parfum, entendre une voix, une vie qui ne se doute pas d’une probable fin. Par contre que fait ce couteau sur la table, préméditation ? pulsion ?
La variation de temps devient un changement subtil de la sensation, la forme passive n’est plus définitive. Quelque chose pourrait encore modifier la décision !
On ne sait pas.
Un billet juste pour une sensation, la découverte d’un chemin étonnant à cette petite note, comme la main de Narcejac à la rencontre de celle du lecteur tenant ce livre. Pourtant puisqu’il s’agit des exemplaires de l’auteur il est évident que cela ne nous était pas destiné. Mais, venant recouvrir le caractère typographique de la mise en production, cette touche manuscrite vient rendre palpable le crime comme création humaine…
J’ai finalement tant aimé cette note dans ce qu’elle comprend de mystère, qu’hier encore je pensais que j’allais lire ce roman et que si cela n’était pas fait c’est que le doute était encore possible.

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Le rire d’Yves Tanguy

Photomaton, boulevard des Italiens, Paris 1928.

“Ne cherchez pas à voir la réalité. C’est avant que la réalité existe.”  Peintre des paysages intérieurs, explorateur d’une révélation de la solitude en échange avec le monde, de nos univers engloutis il se fait le révélateur par goût de l’amour. Sans doute inspirant pour Dali comme lui même l’a été par De Chirico, Tanguy est l’accompagnateur de paysages intimes. J’ai croisé les toiles de Tanguy à l’adolescence et j’aimais leur silence. Comme je découvrais dans le même temps la vie du groupe surréaliste, je fus surpris de rencontrer un peintre drôle et plein d’allant, reconnu dans le groupe comme joyeux luron. La vie de Tanguy c’était aussi le rire : “Le rire décroche-mâchoire de Tanguy, inquiétant comme un déboîtement de rotules ou une crise d’épilepsie” Robert Benayoun, Le rire des surréalistes, La bougie du sapeur, 1988.
Je découvrais un groupe bien loin de la solennité, de la rigueur et du dogmatisme que certains lui prêtaient. Utilisant  des mises en scènes (procès Barrès), des scandales (dîner de Saint-Pol-Roux), des productions visuelles, lettres d’insultes, cadavres exquis, papillons, les surréalistes provoquaient le monde aussi par un immense éclat de rire.
Les anecdotes ne manquent pas non plus à propos de Tanguy. Benjamin Péret racontait que lors de leur première rencontre pendant leur service militaire à Lunéville, ce dernier tentait de se faire passer pour fou en avalant tout cru des araignées vivantes. Ce comportement ne pouvait qu’amuser et intéresser cet autre grand provocateur. Et comme le surréalisme aime les jeux de croisement, il est amusant de noter que la première exposition de Tanguy aura lieu à la galerie de l’araignée rue Tronchet à Paris.
De ces années, les images qui nous restent de Tanguy sont bien loin des portraits narcissiques et empreints d’une règle de posture tels que l’on peut les croiser chez certains contemporains. En témoigne cette séance de photomaton, alors attraction foraine, à laquelle s’étaient livrés nombre de surréalistes.
Aujourd’hui, Tanguy m’est revenu par le biais d’une conversation d’abord. Un échange avec un ami sur la redécouverte de quelques toiles et l’évocation du suicide de Key Sage, sa femme, quelques années après sa mort tandis qu’elle venait d’achever l’inventaire de ses tableaux. J’avais alors oublié son rire. Nous avons aussi parlé de gravures, de caricatures et d’encyclopédies…
Ce soir en parcourant ma bibliothèque, ayant sans doute gardé un écho de cette conversation,  j’ai sorti du rayonnage la reprise du numéro Intervention surréaliste de 1934 chez Duponchelle (Collection ARC en 1990). Je suis immédiatement tombé sur ces pages où des gravures illustrant des personnalités extraites de passages encyclopédiques   prenaient une nouvelle dimension sous le crayon de Tanguy. Il me rappelait à son rire dans un jeu dérivé des cadavres exquis. Sous la caricature, l’imaginaire entre les lignes lézarde la représentation académique.
Je ressentis alors l’exploration de la rencontre dans la plus pure tradition des jalons offerts dans le quotidien par la magie surréaliste.

Je retrouvais également cette évocation de Patrick Waldberg, auteur de plusieurs monographies sur Tanguy et qui se souvient à son sujet d’« une expression douloureuse et inquiète au milieu d’un visage fréquemment secoué par les hoquets de rire ».

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Michel Gourdon, 30 ans sur le Fleuve Noir

1974

En lisant la présentation de Serge Brussolo des œuvres de G. J. Arnaud aux éditions du masque, une phrase m’a renvoyé quelques années en arrière : ” … et soudain, ce petit roman imprimé sur papier-cul, enveloppé dans une couverture d’une laideur totale m’électrocuta. Je ne m’en suis jamais guéri”. Se situant à la fin des années 60, il rapporte sa première rencontre avec un livre d’Arnaud aux éditions Fleuve noir. Ces éditions me sont aujourd’hui familières mais je me souviens qu’à leur découverte ces livres ne m’attiraient pas par leur aspect. C’est à la lecture de Léo Mallet, de Frédéric Dard ou encore de ce formidable Arnaud que j’ai appris à mieux les apprivoiser.
Les séries de cette époque se distinguaient par un motif répété du nom de la collection sur la tête et par une illustration peinte sur le reste de la couverture. La typo bâton utilisée ne présentait que peu d’identité spécifique. Je ne m’intéressais pas encore aux illustrateurs, mais je remarquais un nom en signature qui revenait en permanence : Gourdon. Je retrouvais cette signature également sur des volumes antérieurs à la fin des années 60, ces couvertures présentaient déjà des illustrations mais se structuraient de manière bien plus dynamique dans leur architecture. La typographie était traitée par l’illustrateur et la collection signalée par sa couleur, voire dans certains cas par un élément graphique comme la tête de mort, sorte de memento mori pour la collection “angoisse”.

1962

1964

Bien loin de la sobriété efficace de la Série noire ou de la créativité des Presses de la cité, Fleuve noir se distinguait donc par son coté “kitsch”. Des illustrations  proposant des premiers plans/arrières plans faits de personnages en mouvement ou en focale sur l’expression du visage. Des couvertures suggérant l’action du récit avec une identification forte du personnage.
Gourdon a largement emprunté au cinéma l’univers visuel et la structure par plans pour ses couvertures. Il utilisera cette touche cinématographique pour donner un visage à Coplan ou San Antonio. “J’ai créé Coplan et San Antonio. Pour ce dernier, j’avais décidé de lui donner un visage à la Gérard Barray. Et le jour où on a fait des films sur San Antonio, on a choisi l’acteur qui correspondait le plus à mes dessins : Gérard Barray.” (Michel Gourdon dans Magazine Absolu n°17, extrait de l’article de Jean-Paul Santenac)

1967

Depuis ses premières illustrations où l’image est encore empreinte d’un graphisme d’après guerre, jusqu’à la fin des années 70 où le dessin sera remplacé par la photo (pour un résultat assez peu flatteur…), on sent à travers ses compositions le passage des époques. On peut suivre l’évolution des mœurs, des modes et les attentes marketing. Ainsi pendant les années 60, les modèles féminins se font de plus en plus présents et vont s’alléger vestimentairement, vers 70 se dénuder.

1975

Le travail de la gouache se fait de plus en plus précis dans le traitement, jusqu’aux nuances des chairs. L’érotisme passe au premier plan. Il faut dire que dans la famille Gourdon il y a une forte présence de cette thématique. Arrivant de Bordeaux à Paris, il sera autorisé, alors encore mineur, à suivre les cours de nus des beaux-arts, il transposera rapidement son enseignement classique à la réalisation de pin-up et de planches érotiques. Son frère se fera connaître sous le pseudonyme d’Aslan pour la réalisation également de couvertures et plus particulièrement à travers le magazine Lui.

Illustration d'Aslan

Pour l’histoire, son entrée aux éditions Fleuve noir s’était faite par l’opportunité d’un remplacement pour la réalisation des déchirures rouges (anonymes) présentes sur les premières éditions. S’inspirant un peu des éditions du Scorpion, ces premières couvertures ne présentent pas encore de personnages. Une bichromie exclusivement rouge et noire autour du motif et des typos dessinées donnent son caractère à la collection. Ces couvertures sont aussi très proches des éditions de la Tarente dans leur chromie et la présence d’un cartouche rouge centré sur le dos. J’aurais l’occasion de revenir sur cette collection qui contrairement au Fleuve noir à l’époque présentait des illustrations assez explicites…

1950

Au final, la somme de son travail sera considérable au sein des éditions Fleuve noir, un total d’environ 5000 dessins en 30 ans, de 1950 à 1978. Un rythme d’environ treize couvertures par mois. Ses productions ne se limiteront pas qu’à ces éditions, on peut aussi retrouver sa patte aux éditions Ventillard dans la collection Rex qui propose une série de rééditions de Fantômas entre 1956 et 1958. Il est amusant de noter que sur cette illustration Fantômas porte un couteau à la main, arme qui avait été supprimée de l’illustration originale de Gino Starace.

Fantômas, collection Rex, volume I

Pour l’anecdote, on retrouve une illustration inspirée de Fantômas sur L’homme noir. C’est ainsi vêtu de noir et portant cagoule qu’il fait sa première apparition à la fin de Juve contre Fantômas.

1975

Petit à petit, je me suis donc rapproché du travail de Gourdon. Je me suis mis à apprécier ses compositions, à en rechercher les détails, à suivre son style incontournable. Il m’arrive maintenant d’acheter un livre Fleuve noir d’abord pour l’illustration de Gourdon. L’avantage étant qu’ils restent très accessibles sur le marché de l’occasion. Facilement repérables avec leur dos carré très sec, leur pelliculage brillant qui enveloppe une charte graphique repérable de loin.

1976, la collectin espionnage se distingait par son illustration en noir et blanc

Il ne se cachait pas de ses modes de travail, il composait ses couvertures sur la description faite par l’auteur de deux ou trois passages du roman et n’illustrait qu’une scène du roman et reconnaissait que pour faire un dessin symbolique il lui aurait fallu avoir une idée générale du roman, comme ce sera le cas avec certains auteurs comme Arnaud. “De tout façon, disait-il, la couverture d’un livre, c’est comme une affiche. Elle doit faire vendre.”

Ce rapprochement au cinéma que Gourdon employait comme dynamique visuelle se fera l’écho d’une période au  cheminement ambigu. Le paradoxe est d’habiller des romans de littérature populaire avec les images issues du cinéma lui même issu du roman populaire. Ceci n’était possible que dans une période de croisement où les canaux de diffusions pouvaient cohabiter. On sortait retrouver des personnage sur les écrans cinématographiques, pour en retrouver d’autres à la maison dans le texte, entre images et imaginaire au fil des pages et des aventures. Il existait alors un passage entre l’intime et le partage. Petit à petit, l’écran petit lui aussi, a pris la place des séries populaires à impressions dans les salons des foyers.

Le fleuve noir a donc, à travers le travail de Michel Gourdon, choisi de s’inscrire dans la lignée des maisons d’édition populaire d’avant-guerre. Illustrées, en couleurs, avec des identifications de collections et bien sûr à un prix abordable. Puisque l’histoire retient la Série noire comme référence du genre on peut penser que la maison d’édition qui a fait le choix d’un positionnement graphique populaire ait pu voir sombrer progressivement ses couvertures dans l’oubli. Mais ces romans à grands tirages que l’on croise partout et cette littérature de gare dont “la part supposée dans l’histoire littéraire est inversement proportionnelle au tirage” (J. Raabe, Histoire littéraire de France, Éditions sociales, 1982), a néanmoins façonné notre imaginaire. Avec le temps et la nostalgie galopante, certaines de ces créations retrouvent des yeux plus complices et plus ouverts sur ces trajets visuels. L’objet livre, et ceux qui l’ont conçu sont parvenus à créer un décor pour l’imaginaire de nombreuses générations ayant eu ces aventures comme échappée quotidienne.

Au delà du Fleuve noir, Gourdon c’est aussi une très large participation au graphisme de la seconde moitié du XXe siècle, affiches de cinéma (La vache et le prisonnier), des passages chez J’ai lu, les Presses de la cité, en publicité, et dans la presse (Actuel), entre autres.

Gourdon est mort il y a un an. Discrètement, comme un “inconnu illustre”…

1966

De nombreuses références d’illustrations ici

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La disparition de Jean-Paul Clébert

Les Grands Transparents, Jacques Hérold. 1947

Je me souviens d’un temps où les gens étaient vivants ou morts. Dans ma jeunesse la couleur me servait de repère, la plupart des acteurs des films en noir et blanc n’existaient plus. Par opposition, les polychromes respiraient encore. Les choses semblaient plus figées pour les auteurs et les peintres entrevus à l’école. On n’étudiait que des morts.

Ensuite tout se brouille, les disparitions, les découvertes. Les déjà morts et les encore vivants. Je fus surpris de constater que j’étais contemporain de Soupault ou de Blondin. Je croisais Marcel Béalu au pont traversé, il me parlait d’Artaud, de Char. Je frôlais Jean Tardieu sur le boulevard Arago. Un temps.
Il y a peu, un filet dans un magazine m’apprend la mort de Jean-Paul Clébert. Je découvre qu’il était encore vivant, et cette nouvelle me le rend plus étrange. À force de constater qu’une grande partie des auteurs que je lis et découvre possèdent deux dates derrière leur nom, je ne me pose malheureusement plus trop de questions.

Cette disparition qui matérialise un auteur poursuit une série de découvertes. J’avais trouvé dans une ancienne édition un livre étonnant Paris insolite. J’en restais à cette lecture sans poursuivre mes recherches sur l’auteur, sans doute avec l’idée qu’un tel livre ne pouvait être qu’un météore littéraire (même s’il frôla le Goncourt) et non la pierre d’un édifice. Il y a peu, les éditions Attila ressortent ce Paris insolite. Un livre de belle facture sous sa couverture bichromique, 115 photos de Patrice Molinard ont été jointes au texte. Le travail de mise en page est soigné, l’impression de qualité, le suivi de fabrication va jusqu’aux précisions dans l’achevé d’imprimer : “Un Cyclus offset 90 gr. Voyez-y un hommage aux chiffonniers si ça vous chante.” J’en découvre plus sur ce personnage Clébert. Drôle de bonhomme, qui plaque tout après des études chez les jésuites pour partir quelques années en Asie. Retour en France, où une clochardisation volontaire l’amène à silloner Paris pendant près de six ans. “Ma naïve satisfaction est d’écrire ce livre que je voudrais un documentaire sincère et complet sur ce que Paris a de plus vivant, sur le merveilleux qui y règne à l’état naturel et les personnages extraordinaires qui y vivent miraculeusement.” Il collecte ses impressions sur des morceaux de papier qu’il conserve dans un sac, pour aboutir à ce livre, et on raconte même qu’il faisait les poubelles d’André Breton pour revendre des manuscrits à des bouquinistes.

éditions Attila, 2009

édition de 1988

Je commence à glaner des infos. Puis je rencontre à nouveau le nom de Clébert dans un Guide Noir Tchou sur la Provence. Pas d’erreur, c’est le même, en suivant ce fil noir je trouve aussi sa participation dans la France Mystérieuse. Il s’est retiré en Provence et continue sa collecte d’histoires, de contes, de légendes, de croyances ou de magie.
Des guides de voyage qui incitent à voyager autrement, en tourisme intégral, “celui qui n’exige pas d’autres moyens de transport qu’un bon lit et une veilleuse.”

À propos de ces guides, j’avais croisé sur un vide-grenier un vieux vendeur qui voulait me racheter à bon prix ce volume que je venais de trouver. Il m’a parlé de l’origine de ces guides noirs. Tchou souhaitait faire découvrir la France à une princesse chinoise (d’où le nom de la collection) mais de manière différente. Il eut alors l’idée de cette édition qui ne comportait alors que la version hexagonale. Puis devant le volume d’informations accumulées, des éditions régionales virent le jour. Je ne retrouve pas trace de la genèse de ces guides noirs, je suis à la recherche d’informations qui pourraient m’éclairer un peu plus sur cette histoire.

édition 1976

1996

Tchou a des origines chinoises, Clébert était allé en Asie, il participe à cette édition… Je m’égare.
Dans le même temps, pour croiser les recherches sur un peintre ayant fréquenté les surréalistes, je reprends un dictionnaire trop longtemps négligé. Le Dictionnaire du Surréalisme aux éditions du Seuil. Ne le lisant que morceau par morceau, je n’avais jamais fait attention à son auteur. Mais ce coup-ci son nom sur la couverture m’arrête. Clébert est également à l’origine de cet ouvrage ! Ce dictionnaire se déploie comme une exposition, on y circule dans un inventaire précis où l’on peut retrouver entre autres, personnages, œuvres, manifestations, jeux, poétique, publications et autres mythologies et métamorphoses. “Un télescopage d’images, un vaste collage, un corps morcelé qui font de cet ouvrage, je l’espère, un tout cohérent, qui cristallise autour du grand révélateur que fut Breton.” De la lettre au mots, simple parcours de l’alphabet de la collecte.

J’apprends donc sa mort au moment où je décide d’en savoir plus sur cet insaisissable auteur. Je consulte un autre dictionnaire, son Dictionnaire du symbolisme animal : Bestiaire fabuleux chez Albin Michel.
Étonnante discrétion. Clébert est l’auteur d’une bonne centaine d’ouvrages, il participe à l’aventure Lettriste auprès d’Isidore Isou puis à l’Internationale situationniste. Il me reste encore beaucoup d’aspect de son œuvre à sortir de l’ombre, et à en découvrir la partie romanesque qu’il considérait comme à “longue échéance”.

Ce qui m’a étonné chez J.P. Clébert c’est de retrouver des ouvrages issus de collectes, d’un travail méticuleux de mise en forme et de rapprochements. Depuis son passage chez “ceux de la rue”, on a l’impression qu’il s’est consacré à sortir de l’ombre des lieux, des personnes, des histoires en parcourant, fouillant, sortant un élément isolé pour le rapprocher de l’autre en le rendant par là unique. Un peu comme le clochard doit glaner son quotidien pour l’alimenter. Ses livres (du moins ceux que je connais) sont une mise en lumière fantastique de jalons épars. Ils parlent de la passion pour la vie d’un homme qui regarde sa transparence. Tant et si bien qu’il finit presque par s’effacer. Maintenant cette trop discrète nouvelle de sa disparition m’amène à conserver un nom, qui pour moi est symbole de découvertes et de sublimation.
Il habitait Oppède et à la manière de son voisin et ami Jacques Hérold, je ne peux m’empêcher de penser aujourd’hui à son sujet à ces êtres invisibles représentés lors de l’Exposition internationale du Surréalisme à la galerie Maeght à Paris en 1947 et qui répondaient à  Breton dans ses Prolégomènes à un troisième Manifeste du Surréalisme ou non.
“Mais transparent doit être entendu ici comme visible-invisible à la fois. Comme le Grand Verre de Duchamp, comme certaines images de Dali, comme l’objet invisible entre les mains de la statuette de Giacometti dont la présence est effectivement sensible alors qu’on ne le voit pas ” (Jean-Paul Clébert dans le Dictionnaire du Surréalisme)
Clébert, un travail de la révélation qui fixe un nom simplement sur une œuvre immense.

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