Dubout, Fargue, fantaisie

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« …qu’ils inventent des aventures assises… »

La reliure indique 1954, mais les couvertures sont absentes et certaines publications datent de 1948… Dans ce méli-mélo sous percaline on a relié maison les pages déco, textes et images. C’est souvent dans ces volumes sans attrait apparent que se glissent des surprises, Lise Deharme,  Charensol ou  Dorgelès pour centenaire de la Bohème. Et voilà même Léon-Paul Fargue évoquant les fantaisistes, Diogène, Allais, Lorrain ou encore :

Les grands fantaisistes, les purs, les vrais, ce sont les héros solitaires de la vie contemplative, les hommes de tous les jours qui sont nos voisins de restaurant, d’autobus, d’hôtel ou de cimetière… Ce sont ceux qui ne posent pas, qui n’espèrent aucun écho, et dont, par déformation professionnelle, le moindre geste, même banal, ne doit pas s’exposer à être toujours transformé en panache blanc par la curiosité publique.
Léon-Paul Fargue, Fantaisistes et fantaisie, dans Plaisirs de France.

L’article est illustré par Dubout, je ne connaissais pas ces dessins, il faut dire que son œuvre est si vaste qu’il faudrait de nombreuses révolutions pour en faire le tour… Je sais que Dubout caricaturant l’existentialisme ou les zazous ne pourra que ravir les amateurs.
J’ai beaucoup de tendresse pour les dessins de Dubout et infiniment pour Philippe Soupault. Alors de savoir que ce dernier, lorsqu’il était directeur littéraire aux éditions Kra, a été l’instigateur de sa première publication comme illustrateur pour Les embarras de Paris de Boileau, a rempli mon bonheur de relieur de points cardinaux dans l’histoire des livres.

Je pense qu’on est parfois injuste pour Dubout. On le traite de caricaturiste ou d’humoriste en y attachant, bien à tort, un sens péjoratif. Dubout, à mon avis, est d’abord un dessinateur virtuose, ce qui n’est pas si fréquent, en outre un créateur d’un monde insolite, mais aussi un observateur d’une éblouissante perspicacité.
Philippe Soupault, écrits sur la peinture, éditions Lachenal & Ritter, Paris, 1980.

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« … à l’abri des routines, des canons et des convenances…, Edmond Rostand « poète de joaillerie », Le zazou, ou la mode d’avant-hier. »

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« Diogène ou la manière de résoudre le problème du logement »

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Antoine Wiertz, par l’entrée des artistes

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Le Bouton de Rose. Musée Antoine Wiertz.

Si André Breton aimait donner rendez-vous au musée Gustave Moreau, ce n’était pas seulement pour la qualité des lieux mais aussi pour leur quiétude. Il pourrait aujourd’hui retrouver ce même calme au musée Antoine Wiertz à Bruxelles…

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Si ce musée existe c’est qu’il résulte d’un accord étonnant entre l’artiste et le gouvernement de l’époque. A. Wiertz veut un lieu à la démesure de ses ambitions. Reconnu de son vivant par les institutions, Prix de Rome aidant, il négocie. Il propose d’offrir sa production  à l’Etat en échange d’un vaste espace où il peut se donner à voir, et se faire voir, en grand. Pour exemple son tableau Révolte des enfers se compose d’une toile de 90 mètres carrés. Wiertz voit grand, insondable producteur de théories paradoxales, organisateur de concours essoufflés, il est aussi revanchard d’une France qui ne reconnait pas son talent. Lui qui avait offert à Paris ses temps de bohème du côté de la rue Amelot ne pardonne pas aux Français de le bouder. Certains le lui rendent bien  :

« cet infâme puffiste qu’on nomme Wiertz, passion des touristes anglais
[…]
Wiertz. Charlatan. Idiot, voleur
croit qu’il a une destinée à accomplir
[…]
En somme, ce charlatan a su faire des affaires.
Mais qu’est-ce que Bruxelles fera de tout cela après sa mort ? »
Charles Baudelaire, Pauvre Belgique. 1864.

Wiertz est un peintre de la démesure, particulièrement dans ses thèmes mythologiques. Et pas forcément un exemple d’humilité :

Ici, l’aspect est si nouveau, si imprévu, si original que le spectateur étonné s’arrête comme malgré lui.
Antoine Wiertz.

Le temps ne change rien: aujourd’hui encore, comme à l’époque, Wiertz séduit principalement un public anglo-saxon.

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Deux anglais me prennent pour monsieur Wiertz.
Charles Baudelaire, Pauvre Belgique, 1864.

Peu d’articles, la plupart des commentaires restent lacunaires ou distants. Par exemple Marcel Brion dénonce une conception erronée du Romantisme :

Il existe d’autres moyens encore, plus exceptionnels et moins honnêtes, de fanatisation romantique: les artifices forains inventés par Antoine Wiertz pour présenter avec des jeux d’optique ingénieux ses compositions macabres.
Marcel Brion, Les peintres en leur temps, Philippe Lebaud, 1994.

Pourtant d’après Hubert Colleye , Wiertz ne s’est jamais voulu romantique. Il se place volontiers dans la lignée de Rubens.

Finalement, Wiertz échappe à tout, sans doute à lui-même aussi.
S’il vise la reconnaissance par la thématique mythologique qui offre aux peintres classiques la possibilité de briller par l’érudition, c’est surtout à travers la peinture de genre qu’il se distingue.
On peut donc aussi visiter ce peintre par cette petite porte. L’entrée des artistes. Là où sa prétention et la démesure de ses toiles ne parviennent pas à trouver leur place. L’atelier révèle un travail précis, le regard minutieux, sensible sur le monde et ses injustices. Son réalisme vient relever la folie et se révèle dans les fantasmes de l’imaginaire. Il se joue de l’effroi : « l’invention doit frapper d’abord ». Il aborde la folie, la faim, l’injustice sociale.
Ses scènes de genre ont un décalage intemporel, il frôle le fantastique et sait se jouer de l’angoisse.

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L’inhumation précipitée. 1854. 160 x 235. Bruxelles

Il dénoncera la peine de mort, idée qui le rapprochera de Victor Hugo. On retrouvera encore une proximité avec Hugo dans des illustrations donnant une  image faussée du Moyen-Âge comme dans Notre-Dame de Paris. Et une nouvelle pointe de Baudelaire :
 » Wiertz partage la sottise avec Doré et Hugo »…

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La liseuse de romans. 1853. 125 x 157. Bruxelles.

Wiertz est touchant comme un perdant héroïque, il s’efface là où il rêvait de briller et reste brillant dans l’obscurité de l’oubli.
Il se veut aussi en avance sur la technique, il défend son procédé innovant de peinture mate afin que la Belgique devance l’Allemagne dans ce domaine. On ne lui fait pas confiance. Aujourd’hui ses toiles peintes avec ce procédé se grisent, disparaissent.
On suppose même que sa mort peut être successive à un empoisonnement progressif lié aux produits utilisés pour ses recherches.

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La belle Rosine. 1847. 140 x 100. Bruxelles, musée Wiertz.

Si ce « toqué belge » comme le surnommait Huysmans reste relativement méconnu malgré ses efforts,  il a marqué l’imagerie picturale de ses nombreuses toiles. Son nom bien souvent oublié laisse place à des images persistantes, presque des symboles. Je pense à cette interprétation de la jeune fille et la mort ouvrant sur la fenêtre bien plus ouverte d’un autre peintre belge qui s’en inspirera sans doute : Paul Delvaux.
Il y a beaucoup à voir à Bruxelles. Et si par un détour…

Les hommes sont fous ou sont bien près de l’être.
Antoine Wiertz.

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Faim, folie, crime. 1853. Toile. 150 x 165. Bruxelles, musée Wiertz.

 

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Antoine Wiertz par Hubert Colleye, ancien conservateur du musée Wiertz.. Un des rares documents sur l’artiste. 1957.

 

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En un clin d’œil

En 1926, en se basant sur le principe d’incertitude, Heisenberg pose les fondations d’une nouvelle discipline : la mécanique quantique.
D’après ce que je comprends de cette mécanique, un photon ou un électron se comportent comme des ondes et apparaissent comme des particules dès qu’on les observent .On  considère que si leur trajectoire reste inconnue on peut en fixer un état à un moment donné.
Alors si je me place comme observateur dans le temps des livres ou des réseaux sociaux mon regard peut-il faire du hasard une histoire ?

De plus en plus souvent. Et même quelquefois, alors qu’il restait là, son visage se fermait, il restait lointain. « Il semblait, écrit Vialatte, essayer son masque mortuaire. » La minute d’après, il était de nouveau avec nous. Et il nous faisait rire.
Raymond Castans
, Les meilleurs amis du monde, J.C. Lattès, 1985

Raymond Castans évoque ces changements d’états d’André Frédérique dans son recueil de souvenirs : Les meilleurs amis du monde. Vivants amis ils l’étaient jusqu’à ce que « Fred » ce 17 mai se couche près d’une rose rouge et laisse gaz et gardénal faire leur effet. Ah oui, un peu de cognac aussi. Amis ils le resteront chacun dans sa trajectoire, celle de Raymond Castans se perd en septembre 2006.
Aujourd’hui je réunis sur mon bureau deux ouvrages, tout deux signés. L’un par André l’autre par Raymond. J’aime les dédicaces pour cet instant posé sous la main de l’auteur, l’encre sur le papier, une trace, un petit morceau de temps.
J’observe alors deux trajectoires qui se réunissent. Pour moi en un clin d’œil les amis se retrouvent en un temps fixe.

deuxdedicaces

 

En mécanique quantique, la causalité n’a plus de sens pour l’individu, mais seulement pour la collectivité.
Trinh Xuan Thuan, Dictionnaire amoureux du ciel et des étoiles, Plon.

Le lundi 6 décembre 2016, une amie chère m’envoie une photo d’un soleil couchant sur Paris depuis le centre Pompidou, on y expose Magritte. Elle passe quelques jours à Paris.
Au même instant, un ami cher publie sur son « profil » une photo du soleil couchant sur le centre Pompidou, on y expose toujours Magritte. Il passe quelques jours à Paris.
Je découvre leurs trajectoires par la fixation de l’image.

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Mes amis ne se connaissent pas, ils vivent à plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre. Elle chante, il joue du piano. Deux amis dont j’aime la sensibilité,  j’ai souvent souhaité qu’ils se rencontrent, mais la distance…
Leurs trajectoires se sont croisées, c’est ce que m’apprennent ces images. Eux l’ignorent mais ma vision, mon observation vient de créer de la réalité, une émotion particulière.
Leurs déplacements comme une onde se fixent comme des particules à des lieux précis, et me deviennent histoire.

Savoir que la lecture peut rapprocher des auteurs à travers les livres, découvrir que la technologie de réseau vient fixer des trajets anonymes, tout cela assis en pleine campagne à guetter les possibles au milieu du silence.

En un sens, comme l’a dit Overbye, tant qu’il n’a pas été observé, un électron doit être considéré comme « à la fois partout et nulle part ».
Bill Bryson, Une Histoire de tout, ou presque…

Ah oui, coïncidence, cet ami est aussi l’auteur d’un splendide et vertigineux roman de trajectoires croisées, un peu quantique… :

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Résumons-nous : nous vivons dans un univers dont nous sommes incapables de calculer l’âge, constellé d’étoiles dont nous ignorons l’éloignement, rempli d’une matière que nous n’arrivons pas à identifier, opérant en conformité avec des lois physiques dont nous ne connaissons pas vraiment les propriétés.
Bill Bryson, Une Histoire de tout, ou presque…

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En veilleuse

Si La fortune vient en dormant comme l’indique le titre de ces images de lanterne magique, Zigomar ne faisait que veiller…

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Tour demain

 » Plus tard viendront la chasse et les bombardements, l’interdiction de survol de certaines zones à l’adversaire, l’attaque des ballons dirigeables et captifs lorsque les choses en arriveront, très bientôt, à s’aggraver sans mesure.  »
Jean Echenoz, 14, Les éditions de minuit

tour

Postée en 1915, cette carte truquée se moque encore de ce que sera demain. L’armée française toujours persuadée de sa stratégie offensive et revancharde de la défaite de 1870, forte de ses baïonnettes et de ses pantalons garances, déchantera. 1916 deviendra l’année du tournant, de la guerre moderne, et loin des lignes de front résonnera le bruit du carnage.

[…]
Il y a mon cœur qui bat comme le chef d’orchestre
Il y a les Zeppelins qui passent au-dessus de la maison de ma mère
Il y a une femme qui prend le train à Baccarat
Il y a des artilleurs qui sucent des bonbons acidulés
Il y a des alpins qui campent sous des marabouts
Il y a une batterie de 90 qui tire au loin
Il y a tant d’amis qui meurent au loin
Guillaume Apollinaire, Qu’est-ce qui se passe

La tour Eiffel était déjà la tour de magie en 1913 dans Zone, elle me renvoie à Apollinaire, lui même envoyé ensuite dans cette guerre.
1913, un art poétique avec la liberté comme seule victoire enchantant le poète.

le divan

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Voir Georges Ribemont-Dessaignes en peinture

« La boule roulait vers le zéro dans le grand casino de l’art »
Georges Ribemont-Dessaignes, Déjà Jadis, Paris, Julliard, 1958.

tableauGRD1907Le Grand atelier du midi propose à Marseille (Musée des Beaux-Arts), et c’est assez rare pour le souligner, quelques toiles prestigieuses. Je me suis donc mis en tête d’aller faire un tour là-bas histoire de découvrir cette exposition qui pour son volet Phocéen annonce une excursion allant de Van Gogh à Bonnard. Il s’agissait surtout pour moi de voir certains tableaux qui me demanderaient normalement de plus longs voyages et qui, sous couvert d’une appartenance à une potentielle mythologie du Midi, ont été réunis dans une exposition qui relève de morceaux choisis plus que d’une réelle exposition. Rapidement satisfait d’avoir vu ce que je voulais, je prolonge mon petit tour et découvre avec étonnement un tableau de Georges Ribemont-Dessaignes !
 Étonnement car les tableaux de cette époque sont extrêmement rares,  les autres ayant été pour la plupart perdus. Il s’agit là d’une œuvre de jeunesse, d’une époque où après avoir fréquenté l’académie Jullian et les Beaux-Arts il s’adonne à une peinture que l’on pourrait qualifier de « bourgeoise ». Peintre à l’orée des avant-gardes, GRD (Georges Ribemont-Dessaignes) continue à chercher sa voie, il explore l’impressionnisme, les nabis, la peinture asiatique à la manière d’Hokusaï, jusqu’en 1913 où il comprend que tout ceci n’a aucune importance et cesse de peindre. Cette transition remonte plus précisément à 1909, période pendant laquelle il participe aux activités du « laboratoire » de Puteaux. Les rencontres successives des frères Duchamp-Villon, d’Apollinaire et de Picabia vont le conduire à une nouvelle perspective du rôle de l’artiste. Bien loin des querelles familiales :

 » Ainsi une école était motivée par l’école précédente. »…  » L’alternative de la balance peut cependant se résumer en « chaud-froid ». Ainsi voit-on par exemple les Parnassiens succéder aux Romantiques, les Symbolistes aux Parnassiens, et voilà les naturalistes, les impressionnistes, les fauves, les cubistes, sans oublier les futuristes, les orphistes, les simultanéistes, ou quelques variantes discrètes comme les intimistes ou les cloisonnistes. »
« Une crise que je subis alors eut pour conséquence que je cessais de peindre durant l’année 1913. Mais ceci n’a d’intérêt pour personne, et ce n’est pas de moi que j’ai l’intention de parler, sauf par ricochet et en ce qui concerne la violente expérience de Dada. »

Persuadé que le monde fonce vers le chaos, son art devient plus engagé, il explore de nombreux modes d’expressions comme la poésie et surtout le théâtre. L’empereur de Chine qui ne sera édité qu’en 1921 reste comme la pièce la plus représentative de son œuvre, un théâtre cruel et violent. Tandis que le monde bascule dans la guerre son pessimisme y trouve un écho dramatique. Dans ce contexte, sa participation au mouvement Dada est inévitable, il en sera un des plus actifs représentants aussi bien à travers ses performances que par la revue de Picabia 391 dont il assure la gérance de 1919 à 1920. Il reprend aussi la peinture mais dans un style complètement différent qui reste aujourd’hui ce qui le caractérisa le plus : les tableaux mécanomorphes.

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F. Bott dira de lui à propos de cette extraordinaire période Dada : « L’exécuteur de DADA, son polémiste le plus acéré, il éprouvait, de la manière la plus aiguë, le sentiment du dérisoire en face de tous les fantasmes dont se nourrissent les vivants jusqu’à périr d’étouffement. »

dadaGRDMais Dada s’étouffe aussi et arrive la grande aventure surréaliste, il n’y jouera qu’une part distante et discrète. Il reste loin de Breton et participera même au pamphlet « un cadavre » à son encontre. Mais ce dernier, sensible au talent de GRD, ne lui en tiendra pas rigueur et sera même l’unique possesseur d’un très rare tableau rassemblant sur ses deux côtés les deux périodes picturales, celle d’avant 1913 et celle dite mécanomorphe.
Son refus de participer à tout nouveau mouvement ne se limitera pas qu’au surréalisme. Il refusera également d’apparaître dans les mouvements secondaires tels que celui initié par Paul Dermée qui devait se positionner comme rival à la dynamique surréaliste étendue par André Breton.
Finalement G.R.D. reste fidèle à la voix dadaïste et se retire pour poursuivre seul sa révolte dans son œuvre.

Il se plonge alors dans l’écriture romanesque, auteur de pastiches de romans-feuilletons à partir de 1924, il saura aussi créer un univers étonnant et remarquable que les éditions Allia ont entrepris de rééditer dans les années 1990.

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Œil ouvert sur le monde, GRD explore également de sa plume le monde journalistique autour d’un art en plein développement…

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1935, il disparaît pendant quelques années. Puis se remet à écrire, toujours des romans. Ses dernières années à Saint-Jeannet, évoquées par Franck Jotterand dans le volume Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, témoignent du retrait de celui qui fut considéré comme « l’Ange Dada », un temps de bord de mer au loin, un jardin des pouces et des plantes. Au loin, le sillage d’un bateau à temps compté. La discrétion le suivra jusqu’à sa disparition en 1974. Poète, peintre, musicien, une vie passionnante au tournant de l’art moderne qu’il nous fait partager dans son autobiographie Déjà jadis. Témoignage exaltant d’un homme qui fut plus qu’un témoin.

dejajadisGRDRetour à ce tableau dans ces allées du musée des Beaux-Arts. GRD devenu presque un grand anonyme, près de lui un tableau de Picabia, je ne pense pas qu’ils soient des plus attendus par le public présent que j’observe, mais le mystère ou la méconnaissance qui a accompagné leur présence est un peu un pied-de-nez de Dada. La présence de ce tableau de jeunesse entouré de Matisse, Renoir, Rodin, Cézanne… comme le sourire d’une belle farce. Lui qui écrivait en 1920 :

« Pour les autres idiots d’essence divine, qu’ils soient Rodin, Matisse, ou quelque anonyme cubiste, ils se bornent tous à représenter comme Renoir et Cézanne et tous les peintres, une série d’objets. Et ils opèrent tous avec un organe paralysé. Cézanne avec son cerveau paralysé, Renoir son bras paralysé, Rodin son sexe paralysé, Matisse son foie paralysé, et les anonymes cubistes avec des organes paralysés qu’ils n’ont point et dont ils dérobèrent la moitié à un notable espagnol. » […] Élevez des statues de fromage à tous vos hommes sérieux, à ceux qui connaissent l’armature des lois en fil de fer qui rendent l’univers semblable à un panier à salade ; ils ne rient jamais. Leur odeur fera leur gloire. »

Une œuvre de jeunesse certes mais déjà sensible. Comme la toile qui ne connaît que la lumière, dans le sillage du temps d’un voyage à défaire. Cette exposition est celle de la lumière, et qu’importe le midi ou le minuit, elle est aussi celle de l’ombre.

« On ne me fera pas croire que l’existence de la collectivité humaine a des fins, on ne me fera pas croire que la vie sur terre est utile : voilà qui est bon pour la lâcheté des consolations religieuses. Mystère, oui, mais dont l’obscurité et la grandeur sont parallèles et d’autant plus terrifiantes que la vie ne mène à rien, n’a point d’autre raison qu’elle-même et qu’elle peut disparaître sans que la somme universelle en soit bouleversée. »

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La mémoire du Scorpion

capharnaum4Résolument tournées vers la qualité, aussi bien dans les choix éditoriaux que dans la fabrication de leurs livres, les Éditions Finitude n’ont de cesse de me ravir. Preuve en est la sortie du n°4 de leur revue Capharnaüm consacré aux éditions du Scorpion. Les publications sur les maisons d’édition se faisant malheureusement rares, il m’apparaissait intéressant de citer cette initiative. Nous évoquions récemment ces éditions avec un ami, d’une part pour la qualité graphique des couvertures signées par Jean Cluseau-Lanauve et d’autre part pour l’étonnant et riche catalogue d’une maison d’édition presque oubliée aujourd’hui en dehors des amateurs du genre. Il suffit pourtant de citer quelques-uns des auteurs publiés pour comprendre l’importance qu’avait pu prendre le Scorpion dans le milieu germanopratin des années cinquante. Son directeur, Jean d’Halluin, n’a pas hésité à solliciter les plus grandes plumes du polar ainsi que des auteurs sulfureux du moment, flirtant ainsi avec le risque. En publiant Vernon Sullivan (Boris Vian), Sally Mara (Raymond Queneau), Maurice Raphaël (Victor-Marie Lepage), Raymond Marshall (James Hadley Chase), Raymond Guérin, Léo Malet, il s’impose comme un incontournable du genre en face d’autres éditeurs tels que Fleuve Noir, Gallimard et sa série noire ou encore Les Presses de la Cité. Son succès il le doit à cet esprit frondeur et provocateur qui va le conduire plusieurs fois jusqu’au procès, voire la censure et l’interdiction dans le cas de Boris Vian. Si l’on se souvient peu de ces éditions du Scorpion, on se souvient mieux du scandale provoqué par le titre J’irai cracher sur vos tombes.
Malgré les a priori, le roman noir se vend très bien. Il était venu à l’idée de Jean d’Halluin de trouver un inédit de ces auteurs américains à traduire pour renflouer les caisses. Il se tourne pour cela vers Boris Vian. La réponse de celui est immédiate : « Un best-seller ? Donne-moi dix jours et je t’en fabrique un. »
« A l’automne, Jean d’Halluin, responsable des éditions du Scorpion, décide de publier J’irai cracher sur vos tombes. Déjà la presse est unanime pour fustiger ces romans d’origine américaine que l’on qualifie, sans les lire, de pornographiques. » Denis Chollet.
Si le livre n’avait pas fait parler de lui à sa sortie, il sera l’objet d’attaques à la suite d’un fait divers où l’on retrouve la maîtresse d’un voyageur de commerce étranglée et le livre de Vernon Sullivan sur la table de nuit. L’accusation y verra une incitation… Il fut également reproché à l’éditeur d’avoir caché la réelle identité de l’auteur.
Cette affaire aura permis la vente des multiples retirages précédant l’interdiction, au total 120 000 exemplaires ! Objectif atteint, et l’on peut donc s’amuser à replacer cette phrase de Vian dans le contexte des éditions et en clin d’œil à leur nom : « Les grands écrasent les petits, mais les petits les piquent… »
Fort de ce succès Jean d’Halluin flambe. Formidable éditeur mais très mauvais gestionnaire, il ne rechigne pas à anticiper les paiements de ses auteurs, il néglige sa communication et finit par voir le budget de sa maison d’édition régulièrement dans le rouge.
 » Pour en revenir aux éditions du Scorpion, elles étaient dirigées par un garçon pour qui j’ai beaucoup d’affection : Jean d’Halluin. S’il n’avait pas eu cette nature nonchalante, indifférente, je pense qu’il serait devenu un grand éditeur. » Eric Losfeld, Endetté comme une mule, Belfond.

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Portrait de Boris Vian par Jean Boullet, avec un scorpion…

Parmi toutes ces rencontres, on pourrait également parler de celle de Jean Boullet qui signera une étonnante illustration de Sophocle : Oedipe. « Quelque temps employé aux éditions du Scorpion, il se souviendra sans doute plus tard de ce livre contestataire qu’il rééditera dans sa propre maison : Oedipe, une adaptation libre de la pièce de Sophocle, par un créateur libertaire. » Denis Chollet, Jean Boullet le précurseur, Feel 1999. Jean Boullet, malheureusement trop méconnu de nos jours, aura également été un proche de Boris Vian.
Jean d’Halluin cherchera de nouveau à faire scandale avec le sulfureux Maurice Raphaël, connu aussi par les amateurs de polar sous un autre pseudonyme, Ange Bastiani. La publication D’ainsi soit-il sera donc également suivie de procès mais avec de multiples rebondissements. Pour présenter ce roman fort sombre et déroutant, il fait appel à un auteur qui publie habituellement chez Gallimard : Raymond Guérin. Avec un livre publié au Scorpion, ce dernier offre un roman de renoncement à la manière de Diogène, philosophe qu’il mettra d’ailleurs à l’honneur quelque temps plus tard. Entre résignation et emprunt, Bruno Curatolo considère que ce roman du monologue intérieur fait partie des romans qui ont « donné peu à peu naissance au nouveau roman ».

Ces quelques dérives font écho à la première partie de la revue qui offre une très riche biographie de Jean d’Halluin, mais pour mieux cerner son travail d’éditeur on trouve en seconde partie sa correspondance avec, justement, Raymond Guérin.
Les Éditions Finitude qui ne manquent pas une occasion de publier les inédits d’auteurs de grande richesse ont déjà publié trois livres de Guérin : Retour de barbarie, Représailles et Du coté de chez Malaparte. C’est donc un nouveau et très précieux complément que ces échanges épistolaires. On y découvre tous les rouages de fabrication autour de la création de La main passe, tant du point de vue de la composition que des corrections, de l’illustration à la préparation des cahiers dédicacés, mais aussi des échanges financiers très directs et chaleureux lors des premiers mois. Guérin fait part de ses exigences typographiques sur la préface de Maurice Raphaël. « Comment envisagez-vous la typographie de cette préface ? Pour ma part, j’aimerais assez l’italique qui a été employé pour certains mots dans le corps même du livre.
Tenez compte également des séparations que j’ai ménagées dans mon texte afin que celui-ci reste bien aéré. » Raymond Guérin
D’autres échanges également autour de la minutieuse mise en page d’un futur roman La tête dure qui verra finalement le jour chez Gallimard.
En effet, la situation financière se dégradant pour Jean d’Halluin, des difficultés apparaissent petit à petit à travers leurs échanges et vont aboutir à la rupture éditoriale entre les deux hommes. Guérin dans cette correspondance fait aussi office de directeur littéraire, ou plutôt d’agent, par ses conseils avisés autour d’Henri Calet ou encore Georges Hyvernaud. Bref une correspondance passionnante pour qui aime le monde de l’édition.

On retrouve en fin d’ouvrage les reproductions couleur des splendides couvertures du Scorpion. Voilà donc une magnifique revue, d’une finition qui fait du bien à lire lorsque l’éditeur a pris plaisir à offrir une maquette équilibrée sur un papier de qualité. Une revue à laquelle il n’est pas possible de s’abonner car elle ne peut pas proposer de parution régulière, il faut s’en remettre à la surprise, ce qui dans cette qualité devient presque un atout.
Si l’association noir, blanc, rouge est une des plus anciennes connues depuis la préhistoire, on remarque qu’elle sera celle du polar à l’entrée des années 50. De nombreuses maisons d’édition l’utilisent, en y associant pour la plupart des typos dessinées et quelques éléments graphiques simples. Présenter plusieurs de ces couvertures donne donc l’occasion d’un petit tour graphique dans l’histoire.

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éditions du Scorpion, éditions Fleuve Noir, éditions de la Tarente, éditions du Grand Damier

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Si l’on ne connaît pas l’origine de l’utilisation du nom du Scorpion (la légende veut que ce soit le signe astrologique de la femme de Jean d’Halluin mais ce dernier a fondé sa maison d’édition avant de rencontrer sa femme…), je ne peux résister à citer cette anecdote rapportée par Eric Losfeld à propos de ces arachnides. « Il nous est arrivé, à lui et à moi, une aventure qui fait encore passer sur mon épine dorsale le délicieux (?) frisson de la terreur. Quelqu’un, revenant de Tunisie, nous avait fait cadeau d’un bocal contenant un couple de scorpions. Nous l’avions mis en vitrine. La commère de France-Soir y avait trouvé prétexte à un écho, et les enfants se pressaient devant la vitrine comme devant un magasin de jouets. Un matin, en arrivant au bureau, que voyons-nous ? Les scorpions n’étaient plus dans leur bocal, ni dans la vitrine. Nous avons vécu pendant un mois dans la plus intense des Trouilles Vertes, comme les appelait Queneau. A cette occasion, nous avons été, Jean et moi les précurseurs d’une mode : nous avons acheté des bottes de parachutistes, et nous glissions le bas de nos pantalons à l’intérieur. Mais le moindre bruit nous donnait des sueurs froides; nous sursautions pour un papier jeté qui se défroissait naturellement dans la corbeille. Peu à peu nous nous sommes habitués au danger (comme dirait Jean Dutourd) et nous avons oublié les scorpions, qui restèrent introuvables. A l’heure qu’il est, continuent-ils à faire souche dans les recoins sombres de la rue Lobineau? » Eric Losfeld

capharlogo
Pour découvrir la revue Capharnaüm :
http://www.finitude.fr/titres/capha4.htm

Pour prolonger le plaisir des correspondances de Raymond Guérin un livre incontournable

guerin-dejanire

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