Le Saint dessin

Le Saint sur le dos

Où sont les  vrais, les  durs, les tatoués ? Le temps du bagne aujourd’hui pêche à la ligne. Dans les rues de Marseille il n’est plus l’ombre d’un Marius Jacob et les Apaches crèchent du coté d’Ok Corral vagues sujets plastiques perdus à Cuges. On se tatoue comme une fleur sans penser à demain, les Fanny fanées se feront rouler quand viendront les temps du repli. On esthétise et corporise, on marque ce qui tient du catalogue, on remarque ce qui se tait.

Sans doute pour certains encore le tatouage est viscéral.Du râle et des viscères, montrant ce qu’il y a dans le ventre, de la force, de la peur, de l’amour et de la mélancolie. Et puis avant même, c’était à la moitié du XIXe siècle, les mokos des ethnies insulaires, des armoiries comme les mérites à livre ouvert. En Europe, les soldats et matelots enflammaient de la poudre fine dans des dessins à plaies ouvertes. Le tableau des jours qui font la peau au bagne, ou comme pour les biribis : en livre, en images. Les images de la vie en morceaux à bras le corps. « Tout me fait rire » tout à cou, le bagne, on a échappé à la veuve et si la bière est mise ce sera sans faux col.

Enfin je dis ça mais pour moi ça s’est limité aux couleurs Malabar, un poil de salive sur des bras imberbes. Cinq minutes en pressant et on décolle.

Au quotidien, je ne remarque plus ces colonies paradoxalement impersonnelles de dauphins, de salamandres ou de papillons chevillés ou épaulés. Mais ce matin dans le métro il en est un qui a attiré mon attention plus particulièrement, au croisement de bras de mon vis-à-vis. Des tatouages faits maison, à coup d’arrêt ou d’ailleurs. Un mot, un poing, le cœur sur la main. J’y reconnais aussi une silhouette, le rappel d’une longue série. J’hésite, puis je prends discrètement la photo (avec un smartphone espion).

ST tatoo / Marseille

Sur le bras un tatouage d’arrêt maison, le Saint. Identifié par ce personnage filaire qui illustre ses collections. On connaît ce héros de série qui permit à Roger Moore dans les années soixante de faire ses gammes de James Bond, mais un peu moins l’original. Le Saint fait sa première sortie en 1928, son auteur Leslie Charteris est déjà un personnage atypique. Descendant d’une dynastie impériale chinoise et de mère anglaise, il se fixera dans son pays maternel après des études à Cambridge pour y écrire la longue série du Saint, 78 numéros chez Arthème-Fayard.
Initialement issues de la revue Détective (revue populaire que Gaston Gallimard intégra dans le bouquet de ZED-publications et qui représenta une bouée financière pour les éditions), deux aventures sortiront  en volume chez Gallimard. La série prendra cependant son essor chez Arthème-Fayard. Le personnage pensé comme un d’Artagnan par son auteur va très vite être considéré comme un Robin des Bois moderne par les lecteurs.
L’image du Saint est appuyée par le personnage sur la couverture. On retrouve dès le premier exemplaire chez Gallimard cette silhouette. Elle n’a pas encore d’auréole mais le concept est lancé. Le Saint est identifié à ce dessin. La série télévisuelle et les adaptations cinématographiques n’y échapperont pas non plus.
Le Saint, nommé ainsi à cause de ses initiales « ST » pour Simon Templar, ne peut plus exister sans son gimmick. Si la lecture du Saint est aujourd’hui un acte littéraire isolé, on peut suivre comme un jeu ses aventures sur les nombreuses déclinaisons de ses unes. La réponse des titres qui contiennent presque tous le nom du Saint et de la représentation linéale rendent le graphisme de cette série très attachante et drôle.

Cette entrée dans l’imagerie quotidienne de la représentation graphique d’un personnage de la littérature populaire était assez rare pour être évoquée. Cette simplicité du trait qui permet une identification immédiate, aussi bien sur la couverture que sur le dos du livre, sera bien sûr la marque de fabrique du Saint. Un exemple de packaging d’édition efficace, voire même trop efficace. On se souvient de sa représentation mais plus du personnage. À moins que ce dernier n’ait été victime des questions autour de sa traduction en français.

Un bonheur pour les collectionneurs. Un travail d’illustration signé Boirau puis repris par R. Bernad. Ce dernier risquera même une déclinaison pour Rex Stout avec son personnage Tom Wolfe tout en rondeurs sur la même base filaire.

Voilà ce tatouage matinal, comme un signe que la littérature populaire et ses représentations n’ont pas encore tout à fait disparues.
Depuis le temps que l’on me dit que le roman populaire est mort je ne cesse de le voir revenir, mais ne s’est-il pas fait une spécialité du retournement de situation ? Combien de héros ou de méchants disparus se sont illustrés par leur réapparition surprise: Sherlock Holmes revient du vide, Fantômas du naufrage, etc. Dur de lui faire la peau, même si celle-ci peut devenir sa seconde comme pour Chéri-Bibi.
Et si…

Pour en savoir plus, le site référence du Saint (en anglais) :
http://www.lofficier.com/saint.html

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