La disparition de Jean-Paul Clébert

Les Grands Transparents, Jacques Hérold. 1947

Je me souviens d’un temps où les gens étaient vivants ou morts. Dans ma jeunesse la couleur me servait de repère, la plupart des acteurs des films en noir et blanc n’existaient plus. Par opposition, les polychromes respiraient encore. Les choses semblaient plus figées pour les auteurs et les peintres entrevus à l’école. On n’étudiait que des morts.

Ensuite tout se brouille, les disparitions, les découvertes. Les déjà morts et les encore vivants. Je fus surpris de constater que j’étais contemporain de Soupault ou de Blondin. Je croisais Marcel Béalu au pont traversé, il me parlait d’Artaud, de Char. Je frôlais Jean Tardieu sur le boulevard Arago. Un temps.
Il y a peu, un filet dans un magazine m’apprend la mort de Jean-Paul Clébert. Je découvre qu’il était encore vivant, et cette nouvelle me le rend plus étrange. À force de constater qu’une grande partie des auteurs que je lis et découvre possèdent deux dates derrière leur nom, je ne me pose malheureusement plus trop de questions.

Cette disparition qui matérialise un auteur poursuit une série de découvertes. J’avais trouvé dans une ancienne édition un livre étonnant Paris insolite. J’en restais à cette lecture sans poursuivre mes recherches sur l’auteur, sans doute avec l’idée qu’un tel livre ne pouvait être qu’un météore littéraire (même s’il frôla le Goncourt) et non la pierre d’un édifice. Il y a peu, les éditions Attila ressortent ce Paris insolite. Un livre de belle facture sous sa couverture bichromique, 115 photos de Patrice Molinard ont été jointes au texte. Le travail de mise en page est soigné, l’impression de qualité, le suivi de fabrication va jusqu’aux précisions dans l’achevé d’imprimer : « Un Cyclus offset 90 gr. Voyez-y un hommage aux chiffonniers si ça vous chante. » J’en découvre plus sur ce personnage Clébert. Drôle de bonhomme, qui plaque tout après des études chez les jésuites pour partir quelques années en Asie. Retour en France, où une clochardisation volontaire l’amène à silloner Paris pendant près de six ans. « Ma naïve satisfaction est d’écrire ce livre que je voudrais un documentaire sincère et complet sur ce que Paris a de plus vivant, sur le merveilleux qui y règne à l’état naturel et les personnages extraordinaires qui y vivent miraculeusement. » Il collecte ses impressions sur des morceaux de papier qu’il conserve dans un sac, pour aboutir à ce livre, et on raconte même qu’il faisait les poubelles d’André Breton pour revendre des manuscrits à des bouquinistes.

éditions Attila, 2009

édition de 1988

Je commence à glaner des infos. Puis je rencontre à nouveau le nom de Clébert dans un Guide Noir Tchou sur la Provence. Pas d’erreur, c’est le même, en suivant ce fil noir je trouve aussi sa participation dans la France Mystérieuse. Il s’est retiré en Provence et continue sa collecte d’histoires, de contes, de légendes, de croyances ou de magie.
Des guides de voyage qui incitent à voyager autrement, en tourisme intégral, « celui qui n’exige pas d’autres moyens de transport qu’un bon lit et une veilleuse. »

À propos de ces guides, j’avais croisé sur un vide-grenier un vieux vendeur qui voulait me racheter à bon prix ce volume que je venais de trouver. Il m’a parlé de l’origine de ces guides noirs. Tchou souhaitait faire découvrir la France à une princesse chinoise (d’où le nom de la collection) mais de manière différente. Il eut alors l’idée de cette édition qui ne comportait alors que la version hexagonale. Puis devant le volume d’informations accumulées, des éditions régionales virent le jour. Je ne retrouve pas trace de la genèse de ces guides noirs, je suis à la recherche d’informations qui pourraient m’éclairer un peu plus sur cette histoire.

édition 1976

1996

Tchou a des origines chinoises, Clébert était allé en Asie, il participe à cette édition… Je m’égare.
Dans le même temps, pour croiser les recherches sur un peintre ayant fréquenté les surréalistes, je reprends un dictionnaire trop longtemps négligé. Le Dictionnaire du Surréalisme aux éditions du Seuil. Ne le lisant que morceau par morceau, je n’avais jamais fait attention à son auteur. Mais ce coup-ci son nom sur la couverture m’arrête. Clébert est également à l’origine de cet ouvrage ! Ce dictionnaire se déploie comme une exposition, on y circule dans un inventaire précis où l’on peut retrouver entre autres, personnages, œuvres, manifestations, jeux, poétique, publications et autres mythologies et métamorphoses. « Un télescopage d’images, un vaste collage, un corps morcelé qui font de cet ouvrage, je l’espère, un tout cohérent, qui cristallise autour du grand révélateur que fut Breton. » De la lettre au mots, simple parcours de l’alphabet de la collecte.

J’apprends donc sa mort au moment où je décide d’en savoir plus sur cet insaisissable auteur. Je consulte un autre dictionnaire, son Dictionnaire du symbolisme animal : Bestiaire fabuleux chez Albin Michel.
Étonnante discrétion. Clébert est l’auteur d’une bonne centaine d’ouvrages, il participe à l’aventure Lettriste auprès d’Isidore Isou puis à l’Internationale situationniste. Il me reste encore beaucoup d’aspect de son œuvre à sortir de l’ombre, et à en découvrir la partie romanesque qu’il considérait comme à « longue échéance ».

Ce qui m’a étonné chez J.P. Clébert c’est de retrouver des ouvrages issus de collectes, d’un travail méticuleux de mise en forme et de rapprochements. Depuis son passage chez « ceux de la rue », on a l’impression qu’il s’est consacré à sortir de l’ombre des lieux, des personnes, des histoires en parcourant, fouillant, sortant un élément isolé pour le rapprocher de l’autre en le rendant par là unique. Un peu comme le clochard doit glaner son quotidien pour l’alimenter. Ses livres (du moins ceux que je connais) sont une mise en lumière fantastique de jalons épars. Ils parlent de la passion pour la vie d’un homme qui regarde sa transparence. Tant et si bien qu’il finit presque par s’effacer. Maintenant cette trop discrète nouvelle de sa disparition m’amène à conserver un nom, qui pour moi est symbole de découvertes et de sublimation.
Il habitait Oppède et à la manière de son voisin et ami Jacques Hérold, je ne peux m’empêcher de penser aujourd’hui à son sujet à ces êtres invisibles représentés lors de l’Exposition internationale du Surréalisme à la galerie Maeght à Paris en 1947 et qui répondaient à  Breton dans ses Prolégomènes à un troisième Manifeste du Surréalisme ou non.
« Mais transparent doit être entendu ici comme visible-invisible à la fois. Comme le Grand Verre de Duchamp, comme certaines images de Dali, comme l’objet invisible entre les mains de la statuette de Giacometti dont la présence est effectivement sensible alors qu’on ne le voit pas  » (Jean-Paul Clébert dans le Dictionnaire du Surréalisme)
Clébert, un travail de la révélation qui fixe un nom simplement sur une œuvre immense.

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Un commentaire pour La disparition de Jean-Paul Clébert

  1. Ck dit :

    Merveilleux hommage et travail .
    Je vous remercie pour ce moment passé, cette mine d’informations…
    C.k

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