Michel Gourdon, 30 ans sur le Fleuve Noir

1974

En lisant la présentation de Serge Brussolo des œuvres de G. J. Arnaud aux éditions du masque, une phrase m’a renvoyé quelques années en arrière :  » … et soudain, ce petit roman imprimé sur papier-cul, enveloppé dans une couverture d’une laideur totale m’électrocuta. Je ne m’en suis jamais guéri ». Se situant à la fin des années 60, il rapporte sa première rencontre avec un livre d’Arnaud aux éditions Fleuve noir. Ces éditions me sont aujourd’hui familières mais je me souviens qu’à leur découverte ces livres ne m’attiraient pas par leur aspect. C’est à la lecture de Léo Mallet, de Frédéric Dard ou encore de ce formidable Arnaud que j’ai appris à mieux les apprivoiser.
Les séries de cette époque se distinguaient par un motif répété du nom de la collection sur la tête et par une illustration peinte sur le reste de la couverture. La typo bâton utilisée ne présentait que peu d’identité spécifique. Je ne m’intéressais pas encore aux illustrateurs, mais je remarquais un nom en signature qui revenait en permanence : Gourdon. Je retrouvais cette signature également sur des volumes antérieurs à la fin des années 60, ces couvertures présentaient déjà des illustrations mais se structuraient de manière bien plus dynamique dans leur architecture. La typographie était traitée par l’illustrateur et la collection signalée par sa couleur, voire dans certains cas par un élément graphique comme la tête de mort, sorte de memento mori pour la collection « angoisse ».

1962

1964

Bien loin de la sobriété efficace de la Série noire ou de la créativité des Presses de la cité, Fleuve noir se distinguait donc par son coté « kitsch ». Des illustrations  proposant des premiers plans/arrières plans faits de personnages en mouvement ou en focale sur l’expression du visage. Des couvertures suggérant l’action du récit avec une identification forte du personnage.
Gourdon a largement emprunté au cinéma l’univers visuel et la structure par plans pour ses couvertures. Il utilisera cette touche cinématographique pour donner un visage à Coplan ou San Antonio. « J’ai créé Coplan et San Antonio. Pour ce dernier, j’avais décidé de lui donner un visage à la Gérard Barray. Et le jour où on a fait des films sur San Antonio, on a choisi l’acteur qui correspondait le plus à mes dessins : Gérard Barray. » (Michel Gourdon dans Magazine Absolu n°17, extrait de l’article de Jean-Paul Santenac)

1967

Depuis ses premières illustrations où l’image est encore empreinte d’un graphisme d’après guerre, jusqu’à la fin des années 70 où le dessin sera remplacé par la photo (pour un résultat assez peu flatteur…), on sent à travers ses compositions le passage des époques. On peut suivre l’évolution des mœurs, des modes et les attentes marketing. Ainsi pendant les années 60, les modèles féminins se font de plus en plus présents et vont s’alléger vestimentairement, vers 70 se dénuder.

1975

Le travail de la gouache se fait de plus en plus précis dans le traitement, jusqu’aux nuances des chairs. L’érotisme passe au premier plan. Il faut dire que dans la famille Gourdon il y a une forte présence de cette thématique. Arrivant de Bordeaux à Paris, il sera autorisé, alors encore mineur, à suivre les cours de nus des beaux-arts, il transposera rapidement son enseignement classique à la réalisation de pin-up et de planches érotiques. Son frère se fera connaître sous le pseudonyme d’Aslan pour la réalisation également de couvertures et plus particulièrement à travers le magazine Lui.

Illustration d'Aslan

Pour l’histoire, son entrée aux éditions Fleuve noir s’était faite par l’opportunité d’un remplacement pour la réalisation des déchirures rouges (anonymes) présentes sur les premières éditions. S’inspirant un peu des éditions du Scorpion, ces premières couvertures ne présentent pas encore de personnages. Une bichromie exclusivement rouge et noire autour du motif et des typos dessinées donnent son caractère à la collection. Ces couvertures sont aussi très proches des éditions de la Tarente dans leur chromie et la présence d’un cartouche rouge centré sur le dos. J’aurais l’occasion de revenir sur cette collection qui contrairement au Fleuve noir à l’époque présentait des illustrations assez explicites…

1950

Au final, la somme de son travail sera considérable au sein des éditions Fleuve noir, un total d’environ 5000 dessins en 30 ans, de 1950 à 1978. Un rythme d’environ treize couvertures par mois. Ses productions ne se limiteront pas qu’à ces éditions, on peut aussi retrouver sa patte aux éditions Ventillard dans la collection Rex qui propose une série de rééditions de Fantômas entre 1956 et 1958. Il est amusant de noter que sur cette illustration Fantômas porte un couteau à la main, arme qui avait été supprimée de l’illustration originale de Gino Starace.

Fantômas, collection Rex, volume I

Pour l’anecdote, on retrouve une illustration inspirée de Fantômas sur L’homme noir. C’est ainsi vêtu de noir et portant cagoule qu’il fait sa première apparition à la fin de Juve contre Fantômas.

1975

Petit à petit, je me suis donc rapproché du travail de Gourdon. Je me suis mis à apprécier ses compositions, à en rechercher les détails, à suivre son style incontournable. Il m’arrive maintenant d’acheter un livre Fleuve noir d’abord pour l’illustration de Gourdon. L’avantage étant qu’ils restent très accessibles sur le marché de l’occasion. Facilement repérables avec leur dos carré très sec, leur pelliculage brillant qui enveloppe une charte graphique repérable de loin.

1976, la collectin espionnage se distingait par son illustration en noir et blanc

Il ne se cachait pas de ses modes de travail, il composait ses couvertures sur la description faite par l’auteur de deux ou trois passages du roman et n’illustrait qu’une scène du roman et reconnaissait que pour faire un dessin symbolique il lui aurait fallu avoir une idée générale du roman, comme ce sera le cas avec certains auteurs comme Arnaud. « De tout façon, disait-il, la couverture d’un livre, c’est comme une affiche. Elle doit faire vendre. »

Ce rapprochement au cinéma que Gourdon employait comme dynamique visuelle se fera l’écho d’une période au  cheminement ambigu. Le paradoxe est d’habiller des romans de littérature populaire avec les images issues du cinéma lui même issu du roman populaire. Ceci n’était possible que dans une période de croisement où les canaux de diffusions pouvaient cohabiter. On sortait retrouver des personnage sur les écrans cinématographiques, pour en retrouver d’autres à la maison dans le texte, entre images et imaginaire au fil des pages et des aventures. Il existait alors un passage entre l’intime et le partage. Petit à petit, l’écran petit lui aussi, a pris la place des séries populaires à impressions dans les salons des foyers.

Le fleuve noir a donc, à travers le travail de Michel Gourdon, choisi de s’inscrire dans la lignée des maisons d’édition populaire d’avant-guerre. Illustrées, en couleurs, avec des identifications de collections et bien sûr à un prix abordable. Puisque l’histoire retient la Série noire comme référence du genre on peut penser que la maison d’édition qui a fait le choix d’un positionnement graphique populaire ait pu voir sombrer progressivement ses couvertures dans l’oubli. Mais ces romans à grands tirages que l’on croise partout et cette littérature de gare dont « la part supposée dans l’histoire littéraire est inversement proportionnelle au tirage » (J. Raabe, Histoire littéraire de France, Éditions sociales, 1982), a néanmoins façonné notre imaginaire. Avec le temps et la nostalgie galopante, certaines de ces créations retrouvent des yeux plus complices et plus ouverts sur ces trajets visuels. L’objet livre, et ceux qui l’ont conçu sont parvenus à créer un décor pour l’imaginaire de nombreuses générations ayant eu ces aventures comme échappée quotidienne.

Au delà du Fleuve noir, Gourdon c’est aussi une très large participation au graphisme de la seconde moitié du XXe siècle, affiches de cinéma (La vache et le prisonnier), des passages chez J’ai lu, les Presses de la cité, en publicité, et dans la presse (Actuel), entre autres.

Gourdon est mort il y a un an. Discrètement, comme un « inconnu illustre »…

1966

De nombreuses références d’illustrations ici

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