Le rire d’Yves Tanguy

Photomaton, boulevard des Italiens, Paris 1928.

« Ne cherchez pas à voir la réalité. C’est avant que la réalité existe. »  Peintre des paysages intérieurs, explorateur d’une révélation de la solitude en échange avec le monde, de nos univers engloutis il se fait le révélateur par goût de l’amour. Sans doute inspirant pour Dali comme lui même l’a été par De Chirico, Tanguy est l’accompagnateur de paysages intimes. J’ai croisé les toiles de Tanguy à l’adolescence et j’aimais leur silence. Comme je découvrais dans le même temps la vie du groupe surréaliste, je fus surpris de rencontrer un peintre drôle et plein d’allant, reconnu dans le groupe comme joyeux luron. La vie de Tanguy c’était aussi le rire : « Le rire décroche-mâchoire de Tanguy, inquiétant comme un déboîtement de rotules ou une crise d’épilepsie » Robert Benayoun, Le rire des surréalistes, La bougie du sapeur, 1988.
Je découvrais un groupe bien loin de la solennité, de la rigueur et du dogmatisme que certains lui prêtaient. Utilisant  des mises en scènes (procès Barrès), des scandales (dîner de Saint-Pol-Roux), des productions visuelles, lettres d’insultes, cadavres exquis, papillons, les surréalistes provoquaient le monde aussi par un immense éclat de rire.
Les anecdotes ne manquent pas non plus à propos de Tanguy. Benjamin Péret racontait que lors de leur première rencontre pendant leur service militaire à Lunéville, ce dernier tentait de se faire passer pour fou en avalant tout cru des araignées vivantes. Ce comportement ne pouvait qu’amuser et intéresser cet autre grand provocateur. Et comme le surréalisme aime les jeux de croisement, il est amusant de noter que la première exposition de Tanguy aura lieu à la galerie de l’araignée rue Tronchet à Paris.
De ces années, les images qui nous restent de Tanguy sont bien loin des portraits narcissiques et empreints d’une règle de posture tels que l’on peut les croiser chez certains contemporains. En témoigne cette séance de photomaton, alors attraction foraine, à laquelle s’étaient livrés nombre de surréalistes.
Aujourd’hui, Tanguy m’est revenu par le biais d’une conversation d’abord. Un échange avec un ami sur la redécouverte de quelques toiles et l’évocation du suicide de Key Sage, sa femme, quelques années après sa mort tandis qu’elle venait d’achever l’inventaire de ses tableaux. J’avais alors oublié son rire. Nous avons aussi parlé de gravures, de caricatures et d’encyclopédies…
Ce soir en parcourant ma bibliothèque, ayant sans doute gardé un écho de cette conversation,  j’ai sorti du rayonnage la reprise du numéro Intervention surréaliste de 1934 chez Duponchelle (Collection ARC en 1990). Je suis immédiatement tombé sur ces pages où des gravures illustrant des personnalités extraites de passages encyclopédiques   prenaient une nouvelle dimension sous le crayon de Tanguy. Il me rappelait à son rire dans un jeu dérivé des cadavres exquis. Sous la caricature, l’imaginaire entre les lignes lézarde la représentation académique.
Je ressentis alors l’exploration de la rencontre dans la plus pure tradition des jalons offerts dans le quotidien par la magie surréaliste.

Je retrouvais également cette évocation de Patrick Waldberg, auteur de plusieurs monographies sur Tanguy et qui se souvient à son sujet d’« une expression douloureuse et inquiète au milieu d’un visage fréquemment secoué par les hoquets de rire ».

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