Think Pink

Étrange couverture. Dès que j’ai aperçu ce fascicule chez un ami bouquiniste un sentiment d’intrigue m’a saisi. Que renferme ce petit livret évocateur de promesses. Quelles révélations contenues, quels mystères derrière ces yeux invitant au silence ? De quels songes ce bras se pare-t-il comme un bracelet? Cette image qui semblant s’échapper de vapeurs art nouveau glisse vers la préfiguration psychédélique par la rondeur de la typo, du rose et des volutes.
Je m’en saisis, j’ouvre et je tente de décoder… Sans savoir de quoi il s’agit, je tombe sur des témoignages et quelques définitions obscures. Je comprends vite que ma perle est creuse et que ma curiosité va pouvoir aller voir ailleurs, là où je ne suis pas encore. Je décide néanmoins d’en demander le prix et comme il accompagne les quelques ouvrages déjà choisis, on m’en offre par plaisir la propriété. C’est gentil mais cela confirme ce que je pensais, ça ne vaut rien.
De retour à la maison j’achève le tour du fond du sac par une inspection un peu plus poussée du petit article. Il s’agit bien d’un petit prospectus commercial relié points métal. Je m’amuse quand même à lire ces témoignages qui passent du manque d’appétit à une question essentielle « Pourquoi les femmes plus que les hommes ? » en croisant une affirmation dont j’ai très souvent besoin en qualité de grand angoissé « Une preuve que les choses peuvent très bien s’arranger pour vous »  et m’entraînent jusqu’aux indispositions de madame « Ah ! je t’en prie, ne m’agace pas, ce n’est pas le jour ! ».
Quelques recherches me permettent facilement de retrouver l’origine de ces pilules, et je découvre que ces pilules de proto-oxalate de fer ont fait le quotidien des prescriptions énergisantes de la belle époque.
J’en comprends le P, le PPPPP, l’allitération du slogan – Pilules Pink Pour Personnes Pâles – n’est presque plus une figure de style au sens propre, on pourrait parler d’alité-ration… En s’attaquant aux personnes alitées, débiles, anémiées, neurasthéniques (Mirbeau y a peut-être pensé) elle se propose donc de redonner espoir, force et vigueur au plus grand nombre. Cette panacée fait le tour de France, dans les journaux, Almanachs et publicités. Il semble impossible, alors, de ne pas connaître cette marque qui est devenue le symbole du mieux-être.
C’est donc sur des maux physiques que se base le fonds de commerce de ces pilules roses. Par contre, ce petit support commercial datant de 1931 vient lui s’axer plus spécifiquement sur le songe. Enfin sur l’exploitation racoleuse de l’explication des rêves, nous sommes là bien loin du postulat de Breton dans son premier manifeste surréaliste de 1924 : « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire. »
Au passage, je ne peux que frémir ces derniers temps en constatant que le sens du mot « surréalisme » est totalement dévoyé de son inspiration première pour devenir un grand fourre-tout exprimant le n’importe quoi.
Donc, tandis que les surréalistes depuis près de dix ans explorent les possibles du rêve, nous voici versant dans l’apoplexie charlataniste du rêve et de ses significations. Cependant il est intéressant de noter que ce sujet mérite une attention spéciale de la part des rédacteurs de réclame. Leur but étant de toucher un maximum de personnes, on peut en déduire que le rêve est alors un sujet d’actualité… Pour le contenu, on pouvait trouver dans cette plaquette un guide du meilleur moment pour rêver, permettant d’argumenter une sieste le midi. On y trouve également de très bons exemples de lapalissades du genre :
Accident – Signes de graves perturbations dans votre vie.
Je reproduis en fin d’article les pages de ce livret afin de permettre à ceux qui le désirent de posséder les indispensables bases de la science de l’explication des rêves, ce qui leur permettra de briller lors d’un dîner, d’un pique-nique ou d’une interruption de trafic ferroviaire.

Je n’ai pas gardé souvenir d’avoir croisé l’évocation de ces pilules dans  quelque livre. Pourtant il n’est pas possible que cela soit passé sous silence. D’un autre coté, je pense que ce n’est probablement pas un sujet qui aurait pu retenir mon attention. Je me suis donc lancé dans une recherche rapide de l’éparpillement de ces pilules.
On peut les retrouver dans des œuvres très diverses et à des époques différentes, ainsi chez Alexandre Vialatte dans Fred et Bérénice (1930): « Enfin mademoiselle Triouleyre, qui avait toujours été travaillée par le besoin de collectionner, avait donné le gros album dans lequel elle réunissait les portraits de tous les gens guéris par les pilules Pink ». Chez Laurent Taillade : « Tel Verlaine — ayant, pour mitiger nos pituites, La Uévalcscière et les Pilules Pink. » Chez Henri Bergson qui compare les pilules Pink à la foi, en ce qu’elles prodiguent comme degré de vitalité. Chez San Antonio : « Il ne restait que trois pilules Pink pour personnes pâles dans mon réservoir à fabriquer du défunt. »
Chez les peintres aussi comme l’évoque l’anecdote de Vlaminck qui en quête de notoriété avec Derain obtint un passage dans le Petit journal en vantant les mérites du produit dans une publicité et gagnant ainsi son pari d’être le premier des deux à avoir son portrait dans un journal.
Mais le plus étonnant pour moi est d’en retrouver trace chez Tristan Tzara Manifeste dada 1918 : « Si tous ont raison et si toutes les pilules ne sont que Pink, essayons une fois de ne pas avoir raison. » Dans le premier jeu surréaliste paru dans Littératures 1re série en 1921 où il s’agissait de classer des noms d’auteurs en dehors de toute forme de reconnaissance ou de notoriété, les pilules Pink apparaissent à la 15e place par le biais du rédacteur des réclames, auprès d’Aragon dans le Traité du style « Pilules Pink Pour Personnes Pâles : qu’avez-vous à dire contre ça ? », bref la pilule sert de support à l’image d’omniprésence, comme exemple de produit à très large diffusion.

Et comme bouquet final,  je retrouve une anecdote qui me ramène à un sujet qui me tient à cœur. Parmi les images qu’Allain a véhiculé après la mort de Souvestre, on connaît le mythe de la création du nom, Fantômus écrit par les auteurs et lu Fantômas par Fayard qui trouva l’idée du nom formidable. Il existe aussi celle de la création de la fameuse image de couverture où l’on voit Fantômas enjamber Paris un couteau à la main. La genèse de cette image ainsi que son auteur restent inconnus. Allain rapporte que Fayard aurait présenté différentes affiches publicitaires (abandonnées par leurs créateurs, ce qui laisse perplexe) aux auteurs. Sur une de celles-ci un personnage en costume portant un loup, enjambe Paris mais porte dans la main un tube rose et répand sur Paris un flot de pilules, roses également. Il s’agirait bien sûr d’une publicité pour les pilules Pink !… La légende situe donc la création de cette image tellement reprise aujourd’hui sur une base commerciale de ces fameuses pilules. On peut quand même douter de la véracité de cette histoire. J’en arrive à boucler la mienne. Le jeu des rencontres m’a fait partir de cette image de couverture d’un petit livret que je pensais insignifiant et qui par jeu des résonances a fini par me ramener à l’objet de mes recherches actuelles : Fantômas.

Ce petit livret m’a donc entraîné à la rencontre de cette pilule rose, vers un temps où l’on cherchait à trouver des soulagements aux maux du corps, de l’esprit ou un espoir de mieux être. La découverte d’une pharmacie de guérison ainsi qu’une large palette de molécules pour la chimie cérébrale avec des déclinaisons anxiolytiques et psychotropiques, a relayé la dragée rose aux remèdes d’un autre temps. Nous n’avons plus la couleur du mieux. Quoique ?
En lisant les métamorphoses de l’érotisme de J.J. Pauvert je ne pouvais que partager ses interrogations : « Que peut donc être devenu l’érotisme en général, dans ce changement majeur de société ? Je n’en sais rien du tout » (Métamorphose du sentiment érotique, 2011). Comment donc retrouver de l’énergie positive si ce ressort est cassé ? Et si, par angoisse, nous avions changé de spectre pour passer au bleu ?

Un peu comme si une différence de code avait annoncé la couleur : il y a cent ans les bleus de l’âme avaient leur pilule rose, de nos jours la vie en rose a sa pilule bleue.

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