L’invitation de Raymond Jean

Il est d’usage à la mort de parler de la vie, un trajet validé par billet de presse pour les personnes ayant accédé à un bilan satisfaisant de notoriété. Dans ces conditions, la disparition d’un auteur donne l’occasion de retracer son parcours, sa biographie. Dans cette drôle de vie on irait même jusqu’à fêter le centième anniversaire d’un défunt… Prétexte, conjuration, mémoire, que faisons-nous de notre présent lorsqu’un autre bascule au passé ? On se souvient. Et ce souvenir nous offre la possibilité de faire interagir la vie du défunt avec la nôtre, ce lien mémoriel peut alors être un moyen de faire face à sa propre mort.

René Char, sa femme et Raymond Jean, en 1965

Raymond Jean est mort il y a un peu plus d’un mois. J’ai appris sa disparition le jour même de source intime. Cette nouvelle n’a pas été immédiatement relayée par les médias, ni même sur internet où il est pourtant habituel de constater avec surprise la vitesse avec laquelle les biographies se referment sur la date funeste de leur sujet. A se demander parfois si il n’y a pas une course secrète à l’actualisation nécrologique sur Wikipédia. J’ai repensé à nos échanges. Étrange impression, je me suis souvenu que je n’avais jamais donné suite à son invitation. Nous avions eu, il y a peu de temps, des échanges professionnels. Il était proche d’une maison d’édition pour laquelle j’ai travaillé. Il m’avait alors recommandé quelques auteurs, de ceux qu’il avait croisés autour de l’Université de Provence, d’hier et d’aujourd’hui. Je lui dois la rencontre avec un texte singulier que Pauvert avait édité dans les années 70. Il en avait proposé la réédition, me permettant ainsi de découvrir ce roman et de rencontrer son auteur quelques décennies plus tard. Ce texte était tellement marqué par une époque de libertés et de drames qu’il ne me serait pas venu à l’idée de croiser aujourd’hui son héroïne. C’est pourtant ce qu’il s’est passé, et je me retrouvais donc à échanger avec une charmante dame devenue bouddhiste et vivant en plein cœur d’une forêt aux alentours d’Aix-en-Provence. De belles évocations pour une préface que je lui avais demandée lors de la réédition de son roman, dont voici un extrait  :

édition de Jean Jacques Pauvert, 1977

«  Zoom back caméra ! trente ans en arrière : 1977 – pluie battante, une jeune femme, presque une jeune fille, blonde, fragile, fait du stop à l’entrée de l’autoroute AIX-PARIS, un manuscrit sous le bras. Cette improbable jeune fille, au bord de la nuit, avec son manuscrit serré sous son manteau afghan à longs poils gorgés d’eau, étudiante le jour, entraîneuse la nuit, préparant son doctorat des Merveilles dans les bars à putes du Vieux-Port, c’est moi, je la reconnais, je me reconnais, étonnée, attendrie… Paris ? je n’y connais personne à Paris, mais c’est ce manuscrit que je viens d’écrire, ce brûlot, qui me pousse et tous ces écrivains que j’admire, haie d’albatros fiévreux qui tendent le pouce avec moi, Lautréamont, Rimbaud, Céline, Miller… under my thumb… la pluie devient noire, la nuit va tomber, un carrosse freine à mort, je m’engouffre dans la Porsche (!) ; sept heures après, je posais mes fesses au Flore, devant un crème à côté d’un inconnu tout bouclé à qui je parle du manuscrit bien au sec sous ses poils afghans. – Ça, c’est pour Pauvert, il me dit, mais d’abord passez voir Choron à Hara Kiri et faites-lui lire !  Je quitte mon inconnu, passe alors devant le Flore, un type de la fac d’Aix (!) qui me dit : – Qu’est-ce tu fous avec Folon ? Oui qu’est-ce que je fous ? voilà, c’est le début de mon voyage avec tous ces drôles de hasards, et ces Misters Chance et ces petits bonhommes en costume qui volent dans les cieux de Paris, la bande à Charlie, Cavanna, Reiser, le professeur Choron (qui fut mon Charon dans l’enfer des bibliothèques) et qui écrivit sur mon manuscrit : lu et approuvé par Bernier de Hara Kiri. C’est, munie de ce passe, que je me rends rue de Nesle, cœur battant, mais la maison est en travaux, Pauvert absent ; je remets mon trésor à la standardiste et repars pour Aix, toujours en stop, ayant eu le temps de rencontrer un vrai prince belge épileptique, Salvador Dali et de grands bourgeois qui m’hébergent place du Palais Bourbon en tout bien tout honneur et en mystérieux soupers aux étranges convives présidés par une inquiétante nonagénaire… Un télégramme m’attendait : lu et relu La Strega, encore sous le choc, venez à Paris, contrat suit. Jean-Jacques Pauvert. Quel étonnement ! premier éditeur, première servie ! Je suis devant lui, dans son bureau, avec mon chapeau où j’ai planté une grande plume de coq ; on dirait un grand chat chinois avec ses favoris, un chat baudelairien puissant et doux. Sa voix aussi, douce, soyeuse… – Je vous voyais pas du tout comme ça, il me dit. Quand on vous a lu, qu’on vous voit ! enfantine ! pas du tout marquée comme Albertine. On dirait une Elfe. – De Tolkien ? – Vous avez lu Bilbo le Hobbit ? Il s’étonne : – Elle a lu Bilbo ! Vraiment, il est content, il est vrai qu’à l’époque, personne, à part quelques vieux hippies américains sur le retour, connaissait. En plus quand je lui dis que je lisais le Seigneur des Anneaux en boucle les nuits d’insomnie, et sous acide, il exulta. Voilà je me disais, le sulfureux Jean-Jacques Pauvert, le pape de l’érotisme est là devant toi, l’éditeur d’Histoire d’O, du Marquis de Sade et autres livres sous le manteau et de quoi on parle ? de hobbit, trolls et créatures elfiques de la Comté ! Mais au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit, de contes, car ça s’est passé comme dans les contes, à une vitesse littéralement magique. Je lui ai tout raconté, le stop, mes études, ma pauvreté, la came, les passes, l’écriture ; le soir même après avoir signé mon contrat (plutôt coquet), un dîner en ville, je m’envolais pour Aix ! eh puis, la Jet-set maintenant. Je riais dans l’avion, une gosse, lampant son champagne et son succès. C’est comme ça que j’ai rencontré Jean-Jacques Pauvert mon premier éditeur, comme dans les contes, dans un Paris magnifique et tous les cœurs s’ouvraient… « 
 

jaquette pour les poules

La rencontre aussi d’un jeune auteur, qui malgré la recommandation de Raymond Jean, m’obligera à un passage en  force auprès de la direction. C’est pourtant un texte qui se publie comme un jeu d’enfant et qui va très vite séduire la presse et les lecteurs pour devenir la meilleure vente des éditions. La douce fraîcheur du roman et la complicité avec son auteur m’offre même la possibilité de réaliser une couverture dans une couleur que je n’avais pas encore pu utiliser : un livre rose…
Raymond Jean est devenu pour moi synonyme de rencontres, j’aurais également l’occasion de travailler sur deux articles pour une revue d’art. Autour de Char et de Guillevic. Nous y sommes, cela se fera pour les célébrations des anniversaires fictifs de défunts. Les textes sont courts, y revient le souvenir de Jean Ballard par qui se faisaient bon nombre de rencontres. Quelques petites anecdotes mais on sent bien que ce qui lui importe est la rencontre du texte,  la sphère du privé est hors champs. L’invitation au texte échappant au voyeurisme de la récupération commerciale me permettra d’échanger avec l’homme. De ces moments de partage, je recevrais une invitation à venir le rencontrer sur son terrain. De mes campagnes je ne prendrais pas le temps de retrouver la sienne. Il arrive de croiser des personnes sans les voir, mais l’invitation qu’ils nous font est de tous les voyages. Sans tout cela et dans le silence de sa disparition, il m’aurait fallu attendre de lire dans une petite nécro  que l’auteur de La lectrice que j’avais tant aimé adolescent était mort.

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