Sous la Seine de Paris en 1858

Pierre-Michel-François Chevalier, un nom oublié. Malgré ses efforts de composition patronymiques poussés en noble mélange dans son mariage avec Camille Decan de Chatouville, il restera dans quelques mémoires sous le nom amusant de Pitre-Chevalier. Si l’on peut encore conserver un souvenir de son nom, ce n’est probablement pas pour ses écrits historiques mais en sa qualité de directeur du Musée des familles, revue dans laquelle il va publier les premiers textes d’un certain Jules Verne de 1851 à 1855. Cette revue réussira à réunir des plumes aussi diverses que Sue, Dumas, Hugo, ainsi que de merveilleux illustrateurs comme Grandville, Gavarni, Daumier. C’est dans cette revue qu’il publie en juillet 1858 un étonnant compte rendu de navigation. Sous le titre anodin de « Courrier du mois. – Courrier de Trouville », il faut chercher plutôt le sujet dans le sous-titre : « La mort et la résurrection des huîtres. – Le Nautilus », et chercher encore plus loin dans le texte la perle au milieu de considérations sur la pisciculture. Le Pitre-Chevalier nous emmène dans la traversée de Paris en sous-marin, l’idée est belle, crever l’onde opaque du courant qui glisse sur la capitale, ses mystères et ses silences. On peut penser à une bien piètre flore, à de vifs poissons, ou quelques trésors. Mais le fleuve est bien sûr encore ouvert sur la collecte de l’égout et de la fange, son lit est au chevet de la mort, du meurtre comme du suicide. Si le zouave a les pieds dans l’eau, il s’est bien gardé de quitter ses bottes. Paris et ses eaux bercent déjà les histoires du soir, des mystères de Paris au suicide de Javert, la scène on le sait est offerte aux crânes et tibias et n’aurait sans doute pas à rougir seulement des catacombes. Voici donc le récit de ce sombre voyage :

Le « Nautilus » a traversé Paris

Et comme un progrès ne va jamais seul, on vient de découvrir un appareil merveilleux pour se promener au fond de l’Océan, y faire la chasse aux moules, y placer et y déplacer les fascines converties en huîtrières.
Cela s’appelle le Nautilus et l’inventeur est un Américain, M. Hallelt. L’expérience a eu lieu dernièrement en pleine Seine, en plein Paris, devant le quai d’Orsay, et des journalistes, des curieux, des dames ont parcouru en se jouant le lit du fleuve.
– Le Nautilus, dit M. Paul d’Ivoi qui était dedans, est un composé de la cloche à plongeur et du bateau sous-marin Payerne. L’appareil, construit en plaques de tôle boulonnée, est très léger et flotte très aisément. Il est pourvu de deux chambres latérales, remplies d’air : Lorsque l’on veut descendre, il suffit d’ouvrir deux robinets ; l’air de ces deux chambres s’échappe, et il est remplacé par de l’eau, dont le poids détermine l’immersion de l’appareil. Pour remonter, pour nager entre deux eaux, il suffit d’injecter de nouveau de l’air dans ces deux cavités, ce qui se fait en ouvrant encore un robinet. Le plancher de la chambre où nous étions assis est fermé par deux trappes, qui, en s’ouvrant, laissent voir le fond de la  rivière et permettent d’y travailler à son aise, sans fatigue, sans que l’eau, maintenue par l’air enfermé dans l’appareil, risque jamais d’y pénétrer. L’appareil est garni de grosses lentilles de verre épais, à hauteur des yeux et par-dessus, de sorte qu’on y voit parfaitement clair et que l’on voit très bien dans l’eau, jusqu’à plusieurs mètres de distance.
Ainsi, dans notre voyage, la Seine nous est apparue tout entière depuis la Morgue jusqu’aux filets de Saint-Cloud. Sombre histoire que celle-là, surtout entrevue comme dans un rêve, avec vingt-cinq pieds d’eau sur la tête. Chaque flot apportait un soupir, un soupir arraché au cachot de la prison, aux murs humides de l’hôpital. Cette onde limoneuse charriait en gémissant l’immondice, le crime, la douleur, le suicide. L’abîme, complice du meurtre et du vol, semblait receler les cadavres et les trésors qu’on lui confiait. Il me semblait entendre des râlements d’agonie, des grincements de dents ! il me semblait que des noyés se cramponnaient à l’appareil, et brisaient leurs ongles sur la tôle glissante. Au lieu des naïades que j’avais rêvées dans la Seine, je ne voyais plus maintenant que fange, débris informes, tessons de vaisselle, fragments de bateaux sombrés, des objets qui tous me faisaient l’effet de pièces à conviction d’un colossal procès criminel. C’était affreux ! J’ai vu passer un petit soulier de satin blanc, tout déformé, tout rempli de vase, mais qui avait dû enfermer le pied le plus charmant du monde, le pied de Cendrillon. Je ne puis vous dire l’histoire lamentable de ce soulier, une histoire qui a duré dix ans, et que je me suis racontée à moi-même pendant le temps qu’il passait, en cinq secondes. J’en ferai un roman quelque jour.
Au résumé, ajoute le rapporteur, cette sombre rêverie n’a duré qu’un instant. Le reste du temps nous avons pu admirer cette ingénieuse invention, nous rendre compte des immenses services qu’elle est appelée à rendre et qu’elle rend déjà ; car plus de vingt de ces appareils fonctionnent en Amérique plus de dix en Angleterre ; et, dans la mer des Caraïbes, on est occupé à tirer de l’eau, à l’aide du Nautilus, les trésors du San Pedro.
Quand nous sommes sortis de là, que le ciel nous a semblé beau, la rivière éclatante et libre, le flot lumineux, l’onde joyeuse et la ville splendide, baignée qu’elle était par la lumière du jour ! .
– Vous jugez après cela, nous dit le savant, quel parti M. Coste va tirer du Nautilus, pour la surveillance, l’entretien et le salut… des huîtres !
– Je m’embarque dans le Nautilus, et je me fais inspecteur sous-marin ! s’écria notre danseur du Casino, en épongeant la sueur qui perlait encore à son front.

Pitre-Chevalier

1972 – préface de Lacassin

Pour l’histoire, Paul d’Ivoi qui poursuivra de manière aléatoire la veine de Jules Verne faisait en effet partie du voyage. Mais de ses souvenirs il doit en aller comme les rivières car il n’avait que deux ans. On peut aussi noter la présence dans l’équipage d’un certain Jean-François Conseil qui racontera ses aventures sous-marines à Jules Verne et ce dernier sous forme d’hommage l’intègrera comme domestique du professeur Arronax dans 20 000 lieues sous les mers. On peut retrouver ce document et, une fois de plus, une très belle préface retraçant l’histoire du nom « Nautilus » dans l’épopée sous-marinière, par Francis Lacassin dans cette édition de Gustave Le Rouge.

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