Métaphore jeu et incohérence

« … le dessin doit pouvoir noter par les traits et interpréter fidèlement tout ce que dit le texte. Se basant sur ce qui précède, allez donc dire à un classique de faire un dessin représentant : un ministre ayant l’oreille de Gouvernement, ou bien un criminel étouffant la voix de sa conscience ! Voilà ce qui explique la raison d’être de l’école incohérente, dont les disciples (…) sont une force nouvelle, un complément, un supplément aux règles de l’art… » Jules Roques Le courrier français 1885.

L’abus des métaphores, Émile Cohl,1886

Une tête carrée, des cheveux en baguettes de tambour, des yeux en boules de loto, une bouche en four à pain, des sourcils d’ébène, un front d’albâtre, un nez en pied de marmite, des oreilles de veau, un menton en galoche, un teint de pain d’épice, un postérieur de cheval de brasserie, des jambes de coq, des bras en ailes de moulin et des pieds en boîtes à violon. Même si nombre de ces expressions n’ont plus cours aujourd’hui, il reste assez facile d’en comprendre le langage imagé et d’en imaginer d’autres applications. L’abus des métaphores, exposé par Émile Cohl en 1886 lors d’une exposition des Incohérents, résume l’esprit de jeu et l’amour du calembour que les Incohérents se sont largement employés à développer lors de leurs diverses expositions autour des années 1880.
Ces jeux ayant pour seule finalité l’amusement ont été très nombreux chez les Incohérents, beaucoup de leurs expériences ludiques ont inspiré artistes et mouvements pendant le XXe siècle. Cette forme d’avant-garde qui n’allait nulle part est une des rares à n’avoir aucune direction, ni artistique, ni politique. Le désir de ses participants était simplement d’ouvrir leur art au rire, à l’absurde ou à la critique du sérieux et de la posture. En marge des salons officiels ou indépendants, ils se sont amusés à croiser leurs techniques, les écrivains passant au dessin et vice-versa. La plupart ayant une activité principale ne voyaient dans ce mouvement qu’une occasion de s’amuser avec un trait d’insolence. La caricature, le calembour, la parodie, la satire comme principales bases aux explorations créatives leur ont permis de poser de nombreux jalons. Des artistes vont s’inspirer de cette recherche de liberté, de Dada aux Surréalistes les passerelles seront nombreuses et plus ou moins fortuites. La plus célèbre référence restant la série de monochroïdes d’Alphonse Allais. Pour découvrir ou mieux connaitre ce mouvement, il est à consulter le très bon livre de Catherine Charpin Les Arts Incohérents (1882-1893), Syros Alternatives, 1990. Un site qui s’en inspire largement Les Arts Incohérents. Il est aussi possible de consulter sur Gallica les catalogues d’expositions, avec la très amusante présentation des artistes.

Cependant, peu d’œuvres nous sont parvenues, on ne peut que regretter, comme le précise Sandrine Charpin, la disparition de nombreuses traces des Incohérents. Cette disparition est liée à l’aspect périssable des supports (alimentaires) ou bien au fait que les artistes ne présentaient pas leurs travaux aux expositions par  célébrité mais par jeu et détachés de tout aspect commercial (le prix des entrées était même reversé à des bonnes œuvres). Elle évoque un dessin qui était une forme de traduction littérale du portrait de la Maîtresse de Salomon tel qu’elle est décrite dans le Cantique des Cantiques. (Son cou comme une tour d’ivoire, sa taille comme un palmier, ses cheveux comme un troupeau de chèvres…). Mais voilà, malheureusement il ne reste plus de traces de ce portrait.

Par le toujours étonnant croisement de lectures, une gravure similaire avait attiré mon attention dans le livre L’éternel cotillon d’Octave Pradels (Louis Michaud éditeur). On y voyait un portrait bien étrange illustrant une citation, d’Alphonse Karr. J’ai retrouvé ce texte de Karr dans un de ses romans Sous les tilleuls publié en 1832 :
« La seconde raison qui m’empêche de faire le portrait d’une femme qui m’attire est celle-ci : il m’est arrivé un jour de prier un de mes amis de peindre sous ma dictée un portrait de femme, et, prenant un livre dont je ne me soucie pas ici de nommer l’auteur, nous lûmes :
— « elle avait un front d’ivoire, des yeux de saphir, des sourcils et des cheveux d’ébène, une bouche de corail, des dents de perles, un cou de cygne. »
— Hé bien, cher Augustin, quand mon ami eut fait de tout ceci un portrait bien littéral, il se trouva que l’image était une assez plaisante caricature, un monceau de pierres fines, de bois des îles, avec un long cou blanc, tortueux et emplumé sur le tout, ce qui peut donner, vous en conviendrez, des désirs à un voleur, mais nullement à un amoureux».

Ce dessin permet de souligner la lourdeur des comparaisons dans le cas de métaphores usées. Ce détournement qui se veut un moyen de ridiculiser les clichés utilisés donne finalement un résultat étonnant, la création de nouvelles images par une inversion de la perception. L’image visuelle donne corps à l’image métaphorique.
Cette transposition d’une métaphore dans un dessin qui interpelle l’imagination est une façon indirecte de rendre hommage à la sensibilité moderne, à venir, présente dans l’idée de Baudelaire du « beau est toujours bizarre ».
Dans un sens, cela permet de constater que ce jeu de prendre au pied de la lettre la métaphore est finalement bien antérieur aux Incohérents (et je ne doute pas que l’on puisse en trouver encore de bien plus anciens), et dans l’autre que la métaphore est polymorphe puisque même poussée à l’absurde elle reste un vecteur poétique considérable.
Ce jeu autour de la métaphore restera une source vive de création autour de recherches modernes, que ce soit à travers les jeux des surréalistes ou les expériences de l’OULIPO, ce que l’on peut nommer : la métaphore ludique.

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