Léon Deubel, froid de bohème

« … une tranche de vie saignante à point. »
Léon Deubel, Lettre à J. B. Carlin
Le voilà, à l’entrée. Il pose avec sa valise rapportée d’Italie, d’un voyage qui a tourné court. Cette valise, il la revendra à un brocanteur quelques jours avant de se noyer. Étrange flottement, il semble posé sur le décor, comme dans un mauvais détourage sur photoshop, bien trop grand aussi pour la porte et cette boîte à lettres qui témoigne de son plus constant rapport avec le monde, celui de ses amis.
C’est en fouillant dans les étagères de la réserve de mon cher Japy, vendeur de livres anciens, que je suis tombé dessus. Léon Deubel Roi de Chimérie par Léon Bocquet chez Grasset, collection « La vie de Bohème » dirigée par Francis Carco, de quoi attirer mon attention déjà aiguisée par l’attente d’un voyage à Paris pour y découvrir l’exposition La vie de Bohème au Grand Palais. La Bohème, les souvenirs de mes premières lectures, poésies, et cette phrase d’Henry Mürger qui s’en revient : « la Bohème, c’est le stage de la vie artistique : c’est la préface de l’Académie, de l’Hôtel-Dieu ou de la Morgue. » Bref que des possibles quand à vingt ans on ne rêve pas d’Académie…
Je ne connaissais pas Léon Deubel et, si je ne m’étais pas accroché au désir de le découvrir, le style sinueux de Léon Bocquet m’en aurait dissuadé. Mais cet exercice biographique témoignant d’une forte amitié a fini par me séduire.
Léon Deubel est poète. Versificateur décalé d’une époque où déjà frémissent les avant-gardes modernes. Si la bohème a déjà connu de multiples métamorphoses, il va s’appliquer à en dérouler sa logique jusqu’au bout, non pas par imitation ou appartenance, mais par totale immersion dans sa poésie. Deubel est un acharné, filant dans la lumière de l’astre Lélian. Il travaille intimement ses vers par volonté de perfection close dans un temps où tout explose vers un monde en plein mouvement. Comme il se doit, il vivra sa bohème à Paris. Malgré les tentatives de chemineau et de retour au pays de Franche-Comté, il sait que seule Paris saura lui rendre les fruits de sa dévotion à la muse. Entre total dénuement, il va connaître la misère extrême – matérielle puis spirituelle -, et trois héritages, les périodes d’espoir et d’abattement alternent. Il faut dire que Deubel se refusera à une société où l’artiste, si il n’est pas doté à la naissance, est tenu à un travail pour s’assurer le toit et la subsistance. Les rares travaux auxquels il pourra s’astreindre seront d’œuvrer à la ré-écriture de Tolstoï et de Gorki par la sollicitation de Persky ainsi que de participer à la revue la Rénovation esthétique par le biais de Théodore Goudchkoff. Ce dernier, lui assurant le logement et le couvert, permettra à Deubel de pouvoir accueillir entre autres Edgar Varèse qui mettra en musique quelques-uns de ses poèmes.
Mais tout ceci n’a qu’un temps. Il n’en retombe que de plus haut. Sa misère s’accroît autour de son attente de reconnaissance. Il intensifie son rejet d’un monde littéraire trop nombriliste, allant se moquer de certains cercles comme la, dixit, « water-closerie des Lilas ».
Son sentiment d’isolement et de rejet s’intensifie, bien loin d’un désir de conquête, son regard sur Paris devient bien plus désabusé : « me voici muré dans cette odieuse ville qui n’est remarquable que parce qu’elle fournit quinze millions de kilos de merde à l’Agriculture. La merde tombe en pluie dans les théâtres, ruisselle dans les journaux et les livres. Quelle honte ! »
Malgré les conseils d’un Jean de la Hire qui l’invite à l’écriture journalistique ou de romans feuilletons, Deubel ne changera rien. Accroché à ses vers comme à l’hameçon de son agonie, il ira jusqu’à développer une paranoïa, la peur de voir piller la perfection de sa versification avant la gloire. Deubel n’avait alors fait qu’une toute petite entorse prosodique en livrant à la revue Le Beffroi (dont il n’a jamais été créateur contrairement à ce que l’on peut lire sur certains sites) le premier chapitre d’un roman (qui ne sera publié qu’après sa mort) la Petite Cour. Une tentative de texte « qui se puisse vendre » qui a tourné court, puisque ce roman ne trouvera jamais de suite.
Deubel croise alors, en plus de la faim, l’alcool et l’errance. Nouvel an, Belgique, dernier tournant. Une curiosité citée dans le livre de Bocquet ne cesse de m’intriguer. Tandis qu’il sillonne le plat pays, il va tenter d’envoyer ses vœux à ses amis (malgré ses trajets, il aura tout au long de sa vie entretenu de nombreuses correspondances avec ses amis qui auront su être là pour l’aider, par leur présence et financièrement surtout), donc au fond d’un bar il prépare ses cartes. Il ne parvient alors plus à rédiger quoi que ce soit en dehors d’un simple souhait. Sa signature témoigne de son impossible possibilité d’être : Léon Deubel devient L.n D..bl / fin des voyelles. Étrange disparition, signe à l’éternité ? La fin de ces voyelles autour desquelles il avait fondé une de ses théories. Une reprise poétique de la  synesthésie des images dans la versification, il reprend et fait sienne une théorie du beau sur les symboles, un travail d’esthète, autour des correspondances des sonorités des voyelles.
Et puis le suicide. Noyé.
Dans le silence.
Les rares témoignages ont dit quelques années après que son travail annonçait celui de Paul Valéry.
Mais à sa mort les journaux annonçaient simplement que : « Le suicidé était un poète qui avait publié un certain nombre d’ouvrages d’inspiration symboliste. Le corps a été envoyé à la Morgue. »

J’ai oublié de dire que Deubel avait pris soin de détruire ses manuscrits et non pas ses textes, mêmes très peu publiés, ou auto-publiés. On peut donc retrouver quelques unes de ses poésies sur Gallica :

Chant pour l’amante / Léon Deubel
Source: gallica.bnf.fr

La lumière natale : poèmes / Léon Deubel
La lumière natale : poèmes / Léon Deubel
Source: gallica.bnf.fr

Sonnets intérieurs / Léon Deubel
Sonnets intérieurs / Léon Deubel
Source: gallica.bnf.fr

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