Joseph Vacher, la série d’un tueur

memoiresVacher2J’étais de passage à Paris il y a quelques jours et ne manquant pas l’occasion de rendre visite à cette excellente librairie Flamberge, spécialisée en littérature populaire, j’ai été reçu par un simple mais splendide écriteau : déstockage -50 %.
Profitant de l’occasion pour acquérir une première édition de Fantômas ainsi qu’une belle pile de ces polars qui ravissent mes lectures du coucher, je découvrais une collection complète de fascicules rarissimes sur Vacher. Aujourd’hui ce nom n’évoque plus grand chose et sur cette couverture il pourrait être associé à celui d’un vague personnage littéraire oublié au tournant du vingtième siècle. Mais ce nom a marqué l’histoire du crime, il a cristallisé la peur du chemineau, du vagabond. La répétition de ses crimes dans le temps ainsi qu’un mode opératoire relativement similaire a fait de lui un des premiers tueurs en série répertorié.
 » Jeunes, urbaines, antisociales et subversives, telles apparaissent en ce début de siècle les figures qui hantent l’imaginaire du crime […] cet imaginaire exige des personnages à sa mesure, capables d’endosser tous les méfaits du monde. Vagabond, violeur, assassin et anarchiste, Vacher en est déjà le prototype, auquel manque seulement la dimension urbaine. » D. Kalifa, L’encre et le sang, Fayard 1995.
J’avais croisé l’histoire de Vacher à travers les travaux du docteur Alexandre Lacassagne dans Vacher l’éventreur et les crimes sadiques, 1899.

livreviescoupablesLacassagne, célèbre criminologue et professeur de médecine légale, au-delà de son intervention dans le procès de Vacher, est incontournable dans l’histoire du crime et la compréhension des assassins. En témoigne ce très beau travail de Philippe Artières Le livre des vies coupables qui a retrouvé, organisé, accompagné et publié des autobiographies de criminels oubliées dans le fonds Lacassagne de la bibliothèque municipale de Lyon. Cet ouvrage permet de mieux comprendre la volonté d’Alexandre Lacassagne de faire évoluer la criminologie en ouvrant ses recherches à la compréhension du crime en donnant la parole à travers de surprenants et troublants récits à des prisonniers.
Pour en revenir au livre consacré à Vacher, on y retrouve les repères biographique, les constats des crimes, des dessins de scènes de crime, des rapports d’autopsie, des interrogatoires, lettres, un ajout sur les crimes considérés comme « sadiques » à l’époque et la présentation de certains de ces tueurs, Gilles de Retz en tête. Un travail complet et très détaillé sur l’affaire Vacher et dans la mesure où Lacassagne dresse ce rapport aussi sous un aspect médico-légal les détails ne manquent pas de sordide. Sa conclusion est simple et correspond à l’attente de l’opinion publique. Vacher n’est pas fou. Il sera donc exécuté. Pourtant…
crimes-Vacher
Pourtant, même si rien ne peut atténuer l’horreur des crimes commis par Vacher, son histoire va faire écho chez Robert Desnos. Tandis que l’on peut trouver dans le personnage de Jack l’éventreur toute la dimension fantastique et tragique du crime qui peut correspondre à cette idée de Thomas de Quincey considérant l’assassinat comme l’un des beaux-arts, Vacher lui n’a rien du sombre héros romantique à jamais inconnu qui repose sous quelque nom muet. Si Desnos remonte avec un incroyable lyrisme à la source des meurtres dans son Jack L’éventreur, c’est pour en retirer toute la substance mystérieuse, angoissante, un souffle de merveilleux qui captive et se mêle aux tragiques exploits de celui que personne ne reconnaîtra jamais. Desnos-JackC’est aussi un Desnos qui ouvre les lignes du journalisme à plus de découvertes et de liberté. Travaillant à Paris-Matinal, il raconte son étrange rencontre tout autant fascinante qu’il fera d’un homme se disant proche de Jack l’éventreur et qui lui offrira quelques révélations sur les origines étonnantes de ces crimes. Si le meurtrier de Whitechapel a su ouvrir tant de voies sur ses crimes sombres, Vacher qui en a peut-être entendu parler va, lui, profondément choquer. Ses crimes ne sont pas commis dans des quartiers pauvres de nuit mais de jour en pleine campagne, ses victimes sont jeunes voire même très jeunes et se composent le plus souvent de bergers isolés, rien à voir donc pour l’opinion publique avec les femmes vénales londoniennes. Là où Jack terrorise et fascine, Vacher effraie et dégoûte. Il est alors surprenant de voir les surréalistes en la personne de Desnos faire remonter ce fait-divers. Il fait paraître en février 1928 dans Paris-Matinal un article qui fait suite à celui sur Jack l’éventreur: en huit livraisons Vacher l’éventreur vient compléter sa rubrique consacrée aux crimes sadiques. Aujourd’hui réédité par l’excellente revue Feuilleton dans son numéro 3, ce texte FeuilletonDesnosest enfin accessible dans son intégralité. Desnos ne va pas s’intéresser, comme c’était le cas pour Jack l’éventreur, au personnage Vacher dont les crimes ne lui inspire que dégoût et répugnance mais cette histoire lui permet de dénoncer toutes les faillites des structures sociales. Son réquisitoire est sans appel: contre la religion et les conséquences de son éducation sur la sexualité de celui qui s’y soumet (Vacher a rapporté des abus subis dans sa jeunesse); contre l’armée et le danger pour les citoyens d’une autorité non structurée dans ses écarts, ainsi que le manque de contrôle sur la moralité des appelés au service civil (Vacher avait failli égorger d’un coup de rasoir un supérieur qui lui avait refusé le grade de caporal, il ne passera pas par le conseil de discipline mais à l’infirmerie et obtiendra un peu plus tard son grade); contre les médecins aliénistes qui à l’époque agissaient en toute impunité possédant un droit absolu de décision sur la santé mentale des patients tandis que leur corporation relevait encore en partie du charlatanisme – Desnos dénonce leur refus de prendre en compte les récentes découvertes de Freud – et qui ont remis Vacher en liberté le considérant définitivement guéri. Le dernier point développé sera celui de la justice: au cours de la sanglante errance de Vacher de nombreux innocents seront arrêtés à sa place, pour beaucoup leur vie sera brisée, ils resteront rejetés par leur entourage. Une justice à repenser qui puisse prendre en compte la dimension humaine dans son application. Les médecins et la justice auront donc vu en Vacher un simulateur, ne pouvant considérer un tel meurtrier comme fou, ce qui laisse dire à Desnos à ce propos: « la sagesse est dans les asiles et la folie en liberté ».

Cette idée sera présente dans le formidable film Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier, qui reprend l’affaire Vacher dans son ensemble. Michel Galabru y incarne admirablement Vacher, renommé pour l’occasion Bouvier. On y retrouve toute l’affaire et l’acharnement du juge, interprété par Philippe Noiret, à obtenir des aveux et permettre que Vacher ne soit pas jugé irresponsable. Parmi la très belle distribution, il est à noter aussi l’apparition de Jean-Roger Caussimon qui interprète sa splendide Complainte à Bouvier (Vacher).

En utilisant l’histoire de Vacher pour dénoncer un autre crime plus insidieux, celui de la bourgeoisie sur le peuple, l’exploitation par le travail dès la jeunesse. Bertrand Tavernier permet de redécouvrir en 1976 ce personnage qui avait pourtant beaucoup fait parler de lui à la charnière des XIXe et XXe siècles. On connaît les énormes tirages de la presse de l’époque pour qui ce genre de fait divers était une source de vente importante. Depuis l’évocation des crimes jusqu’au suivi du procès, chaque étape donne l’occasion de nouveaux titres et de larges développements. Ce qui retient aussi l’attention des lecteurs est la publication quelques années après de ces histoires sous forme de romans criminels. Ils apparaissent en feuilleton dans le Rez-de-chaussée du journal (le plus souvent un pavé en bas de page sur toutes les colonnes de la page), ils sont généralement écrits sous forme de mémoires ce qui brouille la frontière entre la réalité et la fiction. Ce sera le cas pour Vacher en 1897 dans Le Temps. L’anarchiste de Dieu, tel qu’il se désignait, aussi appelé l’éventreur du Sud-Est par les journaux, a aussi fait l’objet de complaintes, tristes compagnes des crimes. Comme dans cet extrait :
Il éventrait ses victimes
Avec un très long couteau
Il leur sortait les boyaux
Jamais de semblables crimes
N’ont inspiré plus d’horreurs

Le blog constituant bien souvent une étape suivant la lecture, j’avais envie de partager un moment situé en amont. Avant d’acquérir ces fascicules j’avais donc déjà croisé la route de Vacher, plus de cent ans après bien heureusement, je vais partir à la découverte de ces mémoires sans aucun doute largement romancés par Gaston Méry. Il ne me reste qu’à plonger dans ces plus de 2000 pages agrémentées de plus de 300 illustrations qui constituent la totalité des 90 fascicules.

4couvVacher

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