Le crime du Bouif

crimedubouifParcourir, fouiller, dénicher, puis ressortir des rayonnages ce livre dont le souvenir était resté accroché au jour où il avait rejoint ma bibliothèque. Je venais de trouver sur un vide-grenier un second titre de ce curieux Bouif, Son excellence le Bouif, signé conjointement par Georges de la Fouchardière et Félix Celval. Je n’avais pas encore lu le premier trouvé, Le crime du Bouif, signé seulement de Georges de la Fouchardière.
Ce titre m’avait amené à le classer dans la zone dédiée aux romans policiers, ce deuxième titre me faisait penser qu’il s’agissait sans doute d’une série. Après quelques recherches dans différentes anthologies et mon précieux Dictionnaire des littératures policières (éditions Joseph K), je restais sur ma faim. Pas de traces du Bouif, peu de références, une pièce de théâtre à l’Eldorado en 1922; il semble que ce soit surtout le cinéma qui se soit emparé du personnage. Le Bouif y apparaît à l’affiche à plusieurs reprises dont la plus célèbre autour de ce crime.
En passant à la lecture, ma surprise fut complète. Ce livre fourmille d’idées, d’humour et représente un condensé de ce que la littérature a su capter du crime en ce début de XXe siècle. L’auteur s’amuse avec le genre, la lecture de l’autre Bouif me confirme cette impression. Ce personnage n’a rien d’un personnage de roman policier récurrent. Il ne mène d’ailleurs aucune enquête. Il cherche plutôt à se sortir de situations involontaires. Le Bouif fréquente les « pelouses » et l’histoire nous plonge dans le milieu des courses où il propose des tuyaux plutôt éventés à des victimes prêtes à tout pour toucher le tiercé. Le Bouif est un personnage atypique, et l’illustration de couverture en dresse assez fidèlement le portrait…
L’idée d’un crime est donc le prétexte pour plonger le personnage au cœur d’un roman policier. Il est accusé d’un crime qu’il n’a évidement pas commis et ce n’est que grâce à l’intervention d’un petit reporter qu’il parviendra à prouver son innocence. Ce personnage du reporter « fait-diversier » est un classique des romans populaires de cette époque. Bien souvent considéré comme un tâcheron au sein des rédactions, il parvient à mener à bien ses enquêtes là où la police, souvent à coté de la plaque, échoue. L’image du privé n’a pas encore imposé sa griffe, ce qui plaît chez le reporter c’est justement son statut précaire qui en fait un héros des temps modernes en chemin vers le succès et la reconnaissance. De la Fouchardière illustre admirablement l’échange entre le petit reporter et sa hiérarchie, la pression du scoop ou la reformulation des articles par les reprises du rédacteur en chef pour tenir le public en haleine et doper les ventes. La littérature populaire a fourni de nombreux exemples d’auteurs ayant trouvé le chemin du succès après des débuts de reporter, tels Marcel Allain, Gaston Leroux, Jules Lermina ou l’extraordinaire Gustave Le Rouge. On y retrouve également des personnages incontournables, dont les plus célèbres sont Rouletabille et Fandor.
Dans ce roman c’est sous le nom de Ernest Lafrite que se présente ce fameux reporter. Son enquête, accompagné du fantasque Bouif, ne manque pas d’humour. On apprend que la qualité des femmes de certains personnages mondains se mesure à leur « cocularité ». Des commentaires de l’auteur venant même ponctuer certaines scènes permet à ce livre de ne pas sombrer dans la caricature et garde même encore une certaine fraîcheur. Pourtant, il ne déroge pas non plus à une autre grande constante de l’époque : le goût du macabre et l’étalage du sordide.

Les drames célèbres du Grand Guignol, Stock, 1924

Les drames célèbres du Grand Guignol, Stock, 1924

Ce qui faisait la une des journaux et suppléments illustrés avant guerre et qui s’est trouvé largement dépassé par les horreurs du premier conflit mondial reste ici une des clés du récit. Son traitement est suffisamment subtil pour ne pas tomber dans le glauque ni le gratuit. Dès la description du crime, je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec un genre théâtral que j’apprécie beaucoup : Le Grand Guignol. En effet, le Bouif ayant découvert en compagnie d’un lad une forme suspendue à un arbre, ils commencent à parier sur sa provenance, veau ou cochon ? Il faut dire que le corps vu de loin reste assez difficilement identifiable comme le précise sa description : « un corps dépouillé de sa peau, ce qui n’aurait pas suffi à le rendre méconnaissable à un regard non prévenu, si les quatre membres n’avaient pas été sectionnés presque au ras du tronc, si la tête sans nez, sans yeux, sans oreilles, sans cuir chevelu, n’avait pas offert l’aspect d’une simple boule rouge, d’un sanglant fromage de Hollande. L’ensemble présentait ainsi l’apparence exacte des animaux parés pour l’étal du boucher. C’était de la viande appétissante pour le consommateur qui se fût placé au point de vue comestible… ça ne devenait horrible que si on y reconnaissait la forme humaine… »
Un peu plus loin, le lien est confirmé à travers un hommage au maître du genre : « […] Et ce coup de théâtre ne peut qu’accroître l’horreur d’un drame qui dépasse les conceptions les plus outrées d’Eschyle, de Leibnitz et d’André de Lorde, digne successeur de ces deux tragiques grecs. »
On peut aussi trouver certains détails dignes d’un Freak show : « Le Cristal Palace, comme chacun le sait, est un luxueux music-hall où on présente au public deux dames couplées au mutuel, si nous osons nous exprimer ainsi; c’est-à-dire qu’elles sont soudées à la base. L’une joue du violon, ce qui est fort touchant ; l’autre berce un enfant qui est leur produit indivis ! », de quoi ravir Tod Browning.
Mais, au-delà de ces évocations, le roman séduit aussi par le caractère des personnages et la qualité de son rythme. Le Bouif étant sans conteste un personnage attachant par son anti-conformisme et la manière dont il se moque de la justice. Sans doute est-ce pour cela que le cinéma s’en est emparé à au moins deux reprises. En 1922 sous la direction d’Henri Pouctal avec Tramel dans le rôle du Bouif et en 1951 par André Cerf : Le crime du Bouif.

Le Moulin-Rouge, Renefer. ABC de la peinture, 1933

Le Moulin-Rouge, Renefer. ABC de la peinture, 1933

En trouvant cette illustration dans mes archives j’ai fait quelques recherches sur cette adaptation. J’y ai découvert l’acteur Tramel. De son vrai nom Antoine Félicien Martel, il a choisi, comme il était fréquent, d’apparaître sous un nom de scène unique composé de l’anagramme de son nom de famille.

Dranem, Une riche nature, Bernard Grasset éditeur, 1924

Dranem, Une riche nature, Bernard Grasset éditeur, 1924

J’ai aussitôt pensé à l’acteur comique Dranem, (auteur de la chanson ah ! les p’tits pois dont l’air ne vous quitte plus dès la première écoute…), dont le vrai nom était Charles Armand Ménard (autre anagramme donc). Dranem était chanteur, fantaisiste et a connu un très grand succès du jour où il s’est affublé d’un costume reconnaissable entre tous. Il passa aussi par l’Eldorado.
Après ce rapprochement hasardeux entre deux noms et une mise caractéristique (le Bouif et Dranem étant largement reconnaissables à leurs habits), je pourrais préciser que Dranem était aussi auteur.
Bien moins connu pour ses romans que pour ses chansons scabreuses, ses livres restent un témoignage agréable d’une époque que ses romans dépeignent avec beaucoup d’humour.
Pensant m’en arrêter là de ma comparaison fantaisiste, mes recherches finissent par me mener sur la piste d’un ouvrage pour le moins surprenant Les aventures d’Isidore le Bouif.
De quoi chausser de bons godillots (le Bouif désignant en argot un cordonnier, mais aussi un mauvais ouvrier…) et se lancer sur une nouvelle enquête !

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