André Frédérique, « oublié avant d’être connu »

Il est à Boulogne-Billancourt, chose peu surprenante, un cimetière. On y trouve le caveau de la famille Deibler et chez les Deibler on est exécuteur de père en fils; une telle lignée impose une histoire bien loin de celle du sentimental bourreau de Boby Lapointe. En somme peu de place à l’humour. Pourtant non loin de ce caveau familial on peut trouver la tombe d’André Frédérique, comme une dernière facétie du destin. Clin d’œil du hasard, lorsqu’il écrivait son poème Condamné, on peut se dire qu’il n’aurait pu imaginer cette coïncidence, pourtant il en aurait été capable. Un canular pour la fin, comme ce condamné impossible à exécuter…

Ana,  1947

Ana, 1945

Dans ce texte, qui est un de ses premiers, est déjà sensible la présence de l’humour. On y retrouve la saveur d’un Henri Michaux, auteur pour lequel André Frédérique ne cachait pas son intérêt. Une autre influence, bien plus importante, celle d’Alphonse Allais, à qui il rendra hommage dans sa préface du recueil de contes Les Templiers, aux éditions des quatre-vents en 1947.

Les templiers, 1947

Les templiers, 1947

C’est par le biais d’un autre passionné d’Alphonse Allais, Eric Losfeld (« Je l’appelle mon maître, parce que j’ai une citation d’Alphonse Allais à ma disposition pour presque tous les événements de la vie » dans Endetté comme une mule, Belfond) que j’ai découvert André Frédérique. Une simple remarque dans ce même livre : « Les Histoires blanches, d’André Frédérique (Cornegidouille ! Comment se fait-il qu’un pareil livre ne soit pas encore réédité ?) », et me voilà parti sur ses traces. Quelques recherches plus tard, je commence à deviner une large silhouette, bien paradoxale cependant. Si sa carrure est imposante, lui ne saura pas transformer l’essai. Parmi ses nombreux et divers amis, un de ses plus proches, Jean Carmet dira de lui que c’était un « colosse qui se désincarnait à la vitesse du son ». C’est sans doute son aspect polymorphe qui l’empêchera de se figer, il ne fait que passer mais ne laisse pas indifférent.
Grand pessimiste, il se considérait « oublié avant d’être connu », pourtant il réalise dans son œuvre une brillante combinaison, presque impossible aujourd’hui, lier humour et poésie. Son talent le rapproche alors de personnalités telles que Boris Vian dans les caves de Saint-Germain des Prés, Jean Tardieu à la radio ou Raymond Queneau qui publiera son premier recueil de poèmes Histoires blanches chez Gallimard (à la question pourquoi Histoires blanches ? Il explique que Gaston voulait un titre, il lui fallait absolument un titre pour un livre ! et puisque la fameuse collection est blanche… dont acte.).
Frédérique poète, mais avant tout auteur. L’édition de ses poèmes n’est qu’une facette de son talent, il écrit pour la scène, même s’il ne s’est jamais produit en public en dehors de quelques émissions radiophoniques (entre autre, Le club d’Essai, 1949, Prenez garde à la poésie féroce 1955, et un hommage deux ans après sa mort Poètes oubliés, amis inconnus, 1959 avec Philippe Soupault) ainsi que pour des chansons. On peut l’entendre dans Le sergent Léon interprété par Juliette Gréco. Ou sa participation au livret de Dugudu des Branquignols. Son ombre plane d’ailleurs sur Ah ! les belles bacchantes, un an avant sa mort.

Plan d'une Exposition Universelle, Anthologie Planète

Plan d’une Exposition Universelle, Anthologie Planète

C’était un grand amateur de canulars, et même s’il était presque toujours d’un sérieux imperturbable, l’humour tenait une place prépondérante dans sa vie. En témoigne d’autres amitiés comme Alexandre Vialatte, ou Francis Blanche rencontré par l’intermédiaire de Jean Carmet. Il est aussi à l’origine du mot « ringard », du moins dans son sens aujourd’hui admis, un cerveau plein d’eau chaude. Une anecdote témoigne de cet humour terrible, après les obsèques de sa mère, un ami lui propose d’aller voir un film au cinéma pour se changer un peu les idées. André accepte mais à condition que ce soit un film en noir et blanc car il est en deuil ! Pas étonnant qu’il ait pu inspirer par la suite des humoristes comme Raymond Devos, Pierre Desproges ou même Coluche.

Reprise du Plan pour l'Exposition universelle dans Mépris n°2,1973

Reprise du Plan d’une Exposition universelle dans Mépris n°2,1973

Mais André Frédérique ne s’aimait pas, sa nonchalance ne signifiait pas qu’il se moquait de tout, il avait de l’estime pour sa poésie mais pas pour lui. Il ne se prenait pas au sérieux, cela lui vaudra ses soucis professionnels, il est pharmacien et fait un usage peu rigoureux de la caisse… Grand buveur, festoyeur, il aime aussi fréquenter des dames aux rapports tarifés, bref, il ouvrira par deux fois une officine et devra tout autant de fois mettre la clé sous la porte. Ces faillites n’arrangeront pas sa neurasthénie, il n’est pas d’explication à sa mort volontaire, son désespoir fera écho à la réponse de Crevel sur le suicide par une prise massive de barbituriques en 1957.
« Fred m’a fait une vacherie, il s’est tué » dira Françis Blanche.
André Frédérique est donc avant tout poète, de ceux précipités vers l’oubli d’une littérature qui néglige la voix des artistes qui manient l’humour avec un sens aigu du second degré. Sa langue est claire et bien loin des littérateurs, elle s’inscrit dans la veine d’un Jarry. Toujours révolutionnaire par son travail du mot sans cesse renouvelé, il ne conçoit l’écriture que sous son aspect lucide et vital.

Extrait de John et Michel, 1945

Extrait de John et Michel, 1945

« Par son humour Frédérique fait de la vie une énorme catachrèse où se télescopent les notions de « rire » et de « pathétique ». Et son effet me paraît salubre sinon sauveur. » Claude Daubercies, préface à la réédition d’Histoires blanches.

Réédition d'Histoires blanches chez Plasma, 1980

Réédition d’Histoires blanches chez Plasma, 1980

La grande fugue est son roman inachevé. André Frédérique un peu comme un « roi de la fuite » ne pouvait vivre que dans les mots. Et disparaître en silence.

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Un commentaire pour André Frédérique, « oublié avant d’être connu »

  1. LEDRU dit :

    Bel article qur le regretté André Frédérique. Un grand, assurément !
    Quand Jean Carmet, un de ses copains, s’est mis en tête d’écrire…pour dire ensuite ses textes,
    ça ressemblait à du Frédérique…

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