Surréalisme, bibliothèques et tout autour

André Breton, Clé de Sol, extrait du manuscrit complet de son premier livre (Paris au sans pareil, 1919)

André Breton, Clé de Sol, extrait du manuscrit complet de son premier livre
(Mont de Piété, Paris, au sans pareil, 1919)


Je me souviens presque toujours des circonstances dans lesquelles j’ai rencontré un livre, le lieu, l’époque, la lumière ou la personne que je croisais. Il en est qui gardent même toute ma biologie, des palpitations à l’émotion. Quand, adolescent, en vacances à Aix-en-Provence, je tombais bien avant le bac, – mais dans un autre plus savoureux rempli d’occasions diverses – sur les Manifestes du surréalisme d’André Breton, je ne savais pas encore que ma curiosité autour de ce mouvement allait imprégner ma vie si intensément. C’était il y a bien une trentaine d’années… internet ne fournissait pas encore ses vagues de connaissances et les éditeurs qui plaçaient dans leur catalogue ces auteurs du merveilleux n’étaient pas nombreux. Mes lectures et mes recherches en bibliothèque n’y suffisant plus, je partais alors à la chasse aux livres. Mes troubles bibliomaniaques datent de cette époque, celle où j’ai commencé à constituer ma propre bibliothèque. Le fonds Gallimard proposait déjà nombre de rééditions ainsi que d’autres éditeurs renommés, mais la chance de pouvoir fréquenter les soldeurs du Quartier Latin lorsque j’accompagnais un ami libraire m’a permis de regrouper des éditions de chez Pauvert, Losfeld, Belfond, Plasma, Lachenal & Ritter, La différence, Corti et bien d’autres. Aujourd’hui, plusieurs milliers de livres plus tard, beaucoup sont devenus assez difficiles à trouver, ma bibliothèque s’est aussi étoffée des alentours du surréalisme, puis de littérature populaire (très vaste programme…), de littérature contemporaine, de livres XVIIIe, XIXe, de livres d’art et catalogues d’expositions etc. etc. Si bien qu’il n’est plus possible d’en fixer les limites, aussi bien dans les domaines explorés que physiquement dans l’appartement. Il ne s’agit cependant pas (complètement) d’un trouble de bibliophile ou d’une manie de collectionneur, car ce qui prime avant tout c’est le contenu, même s’il m’arrive de doubler certains titres pour avoir  une couverture de Faucheux ou l’édition originale aux éditions du Sagittaire, lorsque celle-ci est abordable. Ma bibliothèque n’est pas à proprement parler celle d’un collectionneur car on y retrouve peu de tirages limités, de tirages de tête sur grands papiers, d’éditions originales dédicacées ou de reliures uniques, mais il s’agit d’y trouver avant tout les textes. D’un certain regard, elle contient beaucoup de trésors et c’est avant tout l’endroit de mes lectures. Je reviendrai dans un prochain billet sur les bibliothèques et les livres qui parlent des lieux où les livres attendent qu’on les fasse parler.
drouot-surrealismeLa bibliothèque, quand à elle, naît, se développe et meurt avec son lecteur. Il est bien rare qu’elle soit conservée telle quelle par la descendance ou les proches. Rien de triste à tout cela, un peu à la manière des atomes, les livres dispersés viendront créer de nouvelles structures dans de nouvelles vies ou disparaîtront. Cet aspect atomique du livre m’amène à penser, comme me le disait un ami, que le principal dans une bibliothèque est la liste. Elle reste la trace des lectures, le plan des aventures, des rencontres, noms, titres, les rapprochements d’une vie, d’une sensibilité et pourra devenir le terrain de découvertes.
Il est à ce titre des ouvrages qui circulent très peu, n’ont que peu de valeur, mais sont d’un inestimable intérêt pour qui cherche à assouvir sa curiosité : les catalogues de ventes de bibliothèques. Et quand cette vente se passe en 1954 et concerne le surréalisme cela fait rêver ! Difficile d’imaginer aujourd’hui telle vente, autant de grands tirages, de raretés et de manuscrits ou alors à quel prix ! Pourtant en 1954, malgré près de trente ans d’existence, le mouvement surréaliste prête encore à caution dans les milieux bibliophiles. En témoigne ce très intéressant avertissement :

avertissement

« Éditions originales sur grand papier, manuscrits, exemplaires uniques, éditions originales, autographes, manuscrits »
Ce catalogue est donc une liste détaillée d’éditions rares, une source de découvertes. Les surréalistes ont par leurs activités réalisé de nombreux ouvrages où se croisent peintres et poètes, tout cela parfois chez de petits éditeurs ou par des galeries et à de très faibles tirages. Amateurs de beaux papiers, comme en témoigne José Corti dans ses mémoires, ces livres par la qualité de leur réalisation sont bien souvent destinés aux collectionneurs. Combien aussi, sont précieux ces envois, témoins d’échanges et d’intimité entre poètes.

Tristan Tzara, Où boivent les loups, éditions des cahiers libres, 1932

Tristan Tzara, Où boivent les loups, éditions des Cahiers Libres, 1932

Paul Eluard, extrait de Les yeux fertiles, manuscrit autographe (à part quelques feuillets imprimés)

Paul Eluard, extrait de Les yeux fertiles, manuscrit autographe (à part quelques feuillets imprimés)

Louis Aragon, Une vague de rêves, Hors commerce, 1924

Louis Aragon, Une vague de rêves, Hors commerce, 1924

André Breton, Les vases communicants, éditions des Cahiers Libres, 1932

André Breton, Les vases communicants, éditions des Cahiers Libres, 1932

Le fait que de nombreux livres surréalistes puissent être illustrés et travaillés comme des œuvres d’art peut paraître paradoxal mais on peut y voir aussi une forme de dialectique à travers toutes leurs activités et cette volonté de prospection de tous les champs possibles. Même si on peut penser surprenantes ces productions issues d’un mouvement révolutionnaire qui paraissent s’adresser à une circulation capitalisante, il faut voir que ces livres ne prendront leur valeur aujourd’hui admise que lors des dernières décennies du siècle dernier. Les différentes ventes de bibliothèques telles que celles de Benjamin Péret ou Georges Hugnet se sont faites à des prix relativement abordables.

André Breton, Le Surréalisme et la peinture, NRF, Paris, 1928. Reliure de Paul Bonet

André Breton, Le Surréalisme et la peinture, NRF, Paris, 1928. Reliure de Paul Bonet

En 2003, on se rend compte de la valeur prise par les ouvrages surréalistes. La vente de la collection André Breton va voir certains livres comme Le surréalisme et la peinture partir à des prix vertigineux (63 704 euros). Au milieu des objets qui faisaient de ce lieu une forme moderne des cabinets de curiosités, fétiches Dogons, masques indonésiens, poupées Hopi, objets naturels minéraux ou végétaux interprétés, la vente proposait de nombreux manuscrits et témoignages de l’aventure surréaliste. Les livres étaient aussi avec les photographies les principales attractions des collectionneurs. Parmi les centaines de livres spécifiquement issus du mouvement, on pouvait également y trouver de nombreuses inspirations : philosophie, psychologie, ésotérisme, romans noirs et bien d’autres sources. Breton aimait les livres mais avant tout pour le texte qu’ils contiennent. L’histoire a fait de nombreux ouvrages surréalistes des pièces de collection comme le pressentait ce catalogue de Drouot de 1954, mais si l’on peut se prendre à rêver de tenir entre ses mains un envoi de Breton à Péret il reste possible et merveilleux de pouvoir se retrouver au centre de sa bibliothèque comme en échange de lectures de découvertes et d’émotion. René Char disait à propos du bureau de Breton : « Il y avait ici un refuge contre tout le machinal du monde. »

photographie de Gilles Ehrmann, 42, rue Fontaine, l'atelier d'André Breton , éditions Adam Biro, 2003

photographie de Gilles Ehrmann, 42, rue Fontaine, l’atelier d’André Breton , éditions Adam Biro, 2003

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