Camille Flammarion, dans les autres mondes

livres-flammarionDeux promenades en une après-midi, celle qui m’a permis de découvrir Lumen perdu dans un rayonnage d’occasion et celle de sa lecture et qui m’a emmené plus vite que la lumière voguer à travers l’éther intersidéral… Croiser sur Orion des hommes cierges composés de molécules animées qui peuvent se séparer et se reconstituer intégralement, découvrir sur une planète d’Aldébaran des êtres incombustibles, des mondes d’oiseaux, ou bien voir dans une autre galaxie un monde où les plantes, les animaux et l’humanité entière sont lumineux, découvrir des systèmes où le sommeil n’existe pas, où il n’y a pas de vieillesse, d’autres où une vie trop longue incite au suicide et où seuls ceux qui ne mettent pas un terme volontaire à leur existence sont considérés comme des marginaux, parcourir des galaxies à multiples soleils ou sans aucune étoile, bref partir dans une exploration des curiosités de l’Univers voilà des prouesses desquelles Camille Flammarion est familier et qu’il nous fait partager dans ses nombreux récits. De la même manière, que ce soit à travers Les Terres du ciel ou bien Les Mondes imaginaires et les mondes réels, il n’est pas nécessaire d’être astronome averti pour pouvoir se laisser aller à la rencontre d’autres mondes habités. Ces promenades d’un autre temps ont aujourd’hui un large parfum d’imaginaire et sous la plume de Flammarion une saveur poétique. Les larges progrès de la science en cent cinquante ans ont rendu ces prospections désuètes mais toute l’imagerie d’un passionné qui nous plonge au cœur des Sélénites et des Martiens garde la magie de mes rêves d’enfant.
On retrouve souvent ce lien à l’enfance et à la lecture de Flammarion chez différents auteurs, comme par exemple avec Max Servais : « Puis l’oncle Louis s’installait pour la sieste et l’on me permettait de feuilleter L’Astronomie des Dames, de M. Camille Flammarion. »  La Sainte-Vehme,  1944.

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En termes de familiarité, Camille Flammarion a su établir une grande proximité avec son lectorat permettant à son frère Ernest de se rapprocher de la galaxie des éditeurs à gros tirages, puisqu’il vendra 45 000 exemplaires de son Astronomie populaire rien qu’entre 1879 et 1882. Ce succès considérable qui se répercute sur toutes les éditions suivantes est un peu le point de départ des éditions Flammarion. Dès 1866, il parvient à toucher un public qui ne possède pas ou très peu de connaissances en astronomie, cette aisance s’explique sans doute par ses qualités d’échange et de contact développées lors de nombreuses conférences. Il trouve sa place comme chef de file dans la publication de vulgarisation scientifique pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Son approche est simple et restera presque identique tout au long de son activité d’auteur astronome, il mêle ses connaissances scientifiques à des visions futuristes, le tout lié par un lyrisme touchant et efficace.
Présentant les dernières avancées en astronomie, il se penche surtout sur la « doctrine de la vie universelle », l’habitabilité des planètes est l’axe présent dans la majeure partie de ses publications, scientifiques ou romanesques. Puisque la vie a su s’adapter à des conditions extrêmes sur Terre, il doit en être de même sur les autres planètes. Cette passion de la découverte et de l’exploration l’amènera à explorer toutes les formes de vie, celles présentes dans l’Univers mais également celles qu’il imagine après la mort. Sa rencontre avec Allan Kardec et sa pratique de séances médiumniques lui permettront de se rapprocher de Victor Hugo en qui il reconnaît un grand amateur d’astronomie et bien entendu de spiritisme.
« Lui, pensait en astronome, et c’est là la cause première de l’immensité de ses vues. » Camille Flammarion, Victor Hugo astronome dans Clairs de lune, 1894.

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Il considère le spiritisme comme relevant de la science au même titre que l’astronomie, ne voyant pas que d’autres spirites s’adonnent à cette pratique en faisait preuve d’un charlatanisme de foire à l’image d’Eusapia Palladino qu’il rencontrera à Juivisy en 1898.

dosflammarionCamille Flammarion, lui, reste persuadé qu’une fusion est possible entre sciences et forces psychiques. Lorsqu’il applique ce principe à l’astronomie, c’est pour mieux imaginer des déplacements entre planètes qui pourraient se faire  spirituellement. Là où le physique ne résisterait pas à la distance et donc au temps, il imagine une forme de transmigration des âmes. C’est d’ailleurs cette idée que l’on retrouve dans le roman La Roue fulgurante de Jean de La Hire paru en 1908, où un sauvetage interplanétaire ne pourra se faire que par une désincarnation. On peut d’ailleurs reconnaître dans ce roman Camille Flammarion sous le pseudonyme du savant astronome Brularion.

Pour en revenir à Lumen, c’est la présence de cet étrange fer à dorer sur le dos de la reliure qui m’a permis de le découvrir au milieu du fatras de livres d’occasion. Signe ésotérique, repère de collection pour bibliophile averti, quoi qu’il en soit le ton est donné. Ce roman est la parfaite illustration du croisement des connaissances et des croyances de Camille Flammarion. Exploration astronomique, prospection des mondes habités et transmission médiumnique, tous les ingrédients sont présents. Mais Flammarion va plus loin, il anticipe, en 1872, le principe de relativité à travers l’exploration de la lumière. Lumen est un récit post-mortem d’une âme qui rejoint la planète Capella distante de 72 années lumières de la Terre. D’après l’auteur, le trajet se faisant à une vitesse supérieure à celle de la lumière, l’âme va donc recevoir l’image de la Terre telle qu’elle se présentait 72 ans auparavant, c’est-à-dire au temps de sa jeunesse : « Or, comprenez-vous dans quelle étrange stupéfaction dut me jeter une pareille vue ? Cet enfant, c’était bien moi, en chair et en os, selon l’expression vulgaire et significative. C’était moi à l’âge de six ans. Je me voyais, tout aussi bien que la compagnie du jardin me voyait en jouant avec moi. Ce n’était pas un mirage, pas une vision, pas un spectre, pas une réminiscence, pas une image; c’était la réalité même, c’était positivement ma personne, ma pensée et mon corps. » Lumen (le personnage) va donc remonter le temps jusqu’à l’origine de la Terre, puis, partant de ce principe de la lumière qui diffuse le temps dans l’espace, pouvoir retrouver d’autres existences dans d’autres univers sous des formes vitales plus ou moins développées. Ces révélations sur l’espace, la lumière, la réincarnation, les mondes habités, sont faites sous formes de dialogues entre l’esprit de Lumen et un Terrien Quaerens. La surprise de ce dernier et sa découverte de nouvelles vies font place aujourd’hui à l’amusement d’une telle lecture. Mais même si ces sujets peuvent sembler d’un autre temps et de croyances dépassées, lire Flammarion reste un plaisir. Sa poésie confère des images qui ne perdent pas de leur saveur, et les rouages de son imaginaire ont gardé leur pouvoir d’émerveillement.

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Flammarion place très souvent dans ses œuvres un personnage en dehors de la Terre ou met en scène des habitants d’autres planètes qui regardent le monde et l’absurdité des êtres humains qui se perdent dans les guerres et les famines là où l’homme pourrait utiliser son esprit à plus d’élévation. Alors je regarde ce livre, plus d’un siècle après sa sortie. C’est un des pouvoirs du livre matériel que d’avoir traversé le temps, survécu aux pertes, aux destructions, à l’oubli. Alors un cil coincé entre les pages 72 et 73 me laisse imaginer quelques lecteurs à travers lesquels la voix de Lumen sera venue parler de l’Univers, bien après la musique des sphères, d’une voix de Capella.
De cette promenade, comme un signe de la main à travers les temps, une surprise a été de découvrir un envoi sur la page de faux titre. Ce mot de Camille Flammarion est daté en an de tristesse 1917, et pour cause… émouvant témoignage, modeste signe bien au-delà du temps de l’homme, petit morceau d’histoire saisi dans l’infini.

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