La main coupée

En parcourant l’excellent blog d’Eric Poindron, Curiosa & Caetera, on ne manque pas d’y rencontrer nombre de curiosités et d’invitations étonnantes. C’est ainsi que j’y ai découvert les romans de Brian Evenson et leur fascinant univers de mutilations… Que ce soit à travers son dernier ouvrage Baby Leg ou dans La Confrérie des mutilés, dont il est question dans l’article, la section de membres chez certains personnages nous entraîne au croisement du thriller et d’une ambiance digne des films de Tod Browning. L’article se termine sur une très belle et amusante illustration en forme de « self made amputation », enfin d’une forme de guide de la petite amputation entre Gentlemen chez nos voisins anglais.  (le lien en fin d’article).
Cette fiche pratique m’a fait penser à un traité d’amputation récupéré au milieu d’un stock de livres de médecine. Datant de 1881, ce précis de manuel opératoire contient près de 700 illustrations.

En complément des cours pratiques, ce livre représentait donc une des seules sources de transmission des actes chirurgicaux. Ce travail d’illustration nécessitait une rare précision et un savoir-faire particulier. Si l’on se fie aux informations de son auteur, L. H. Farabeuf, sur la réalisation des gravures, il s’est même avéré être le seul capable à le mettre en œuvre: « Ici encore les figures ont été faites par moi et gravées sous la direction de M. Blanadet […] J’ai vainement voulu trouver un dessinateur capable de représenter plusieurs mains attelées à la fois à la même manœuvre opératoire. Telles qu’elles sont, j’espère que les figures de cet ouvrage contribueront à le rendre clair et précis. » Il faut en effet le souhaiter… N’ayant aucune velléité chirurgicale, j’ai néanmoins conservé cet ouvrage pour l’originalité de ses illustrations. Au-delà de l’acte chirurgical, il est intéressant d’observer ces manipulations comme des compositions, ces mains censées représenter la gestuelle pratique sont loin de l’image aseptisée de la chirurgie contemporaine, chemise, veste, boutons de manchette… Cependant le geste est précis, détaché, une certaine préciosité rend ces actes suspendus. Seules les mains sont à l’ouvrage et ce qui serait choquant par la photo devient presque esthétique par la gravure, sans doute est-ce lié au fait que les membres sectionnés sont exsangues et distanciés par le trait. On peut largement imaginer ces illustrations reprises pour des collages à la manière d’un Max Bucaille ou d’un Max Ernst. Ces représentations étaient fréquentes comme on peut aussi les retrouver, par exemple, dans les ouvrages d’expériences Tom Tit.

Tom Tit, la science amusante, 1908

Tom Tit, la science amusante, 1908

Dans ces ouvrages pratiques, la main au travail est isolée pour mieux représenter l’acte, la main est le geste. Cette main devient manicule lorsqu’elle pointe de l’index et qu’elle signe à la manière de Tristan Tzara ou de la main rouge vue par Nadja, ou qu’elle se fait aujourd’hui simple pictogramme aux panneaux des gares et aérogares.

Tristan Tzara, sept manifestes DADA, lampisteries, Pauvert, 1979

Tristan Tzara, sept manifestes DADA, lampisteries, Pauvert, 1979

La main est un guide essentiel, André Breton la conçoit comme médiumnique, ce qui fera dire à J. Roudaut qu’elle lie le « corps à la pierre, associe la chair au sol. […] Elle est médiatrice entre le domaine vivant et l’univers ». Un geste, un regard, dans La Nouvelle Revue Française n°172, 1967.

« Ce sont des ployeuses d’échines,
des mains qui ne font jamais mal
plus fatales que des machines
plus fortes que tout un cheval ! »
Arthur Rimbaud

On sait du poète ce que vaut la main à la plume et de sa disparition comme la perte du signe. Restera la voix, avant le geste. Pourtant la perte n’est pas fatale, contrairement au pianiste. Et si, de nos jours, il est possible d’écrire par reconnaissance vocale, la disparition de la main pour l’écrivain est un symbole toujours cruel. On pense alors à Blaise Cendrars, l’auteur à la cendrarsmaincoupeemain coupée, qui dans son livre au titre autobiographique évoque discrètement cette disparition : « Il me manquait un bras. Il lui manquait une jambe. […] Non, ce n’était pas le bon temps ; mais le bon temps c’est d’avoir vécu… » et quelques chapitres plus loin, une distance bien plus émouvante « Nous avions bondi et regardions avec stupeur, à trois pas de Faval, planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine et dont la tige sanglante se balançait doucement avant de tenir son équilibre. »
Ce livre sur sa première guerre mondiale qu’il décrira plus de trente ans après est celui des disparus, celui aussi d’une main fantôme qui doit revenir au combat, après tant de voyages à étreindre le monde.

La main ne manque pas de sollicitations en littérature. L’imaginaire qu’elle engendre est fertile, à travers La Main enchantée de Gérard de Nerval, chez Aloysius Bertrand, Hoffmann… on la retrouve encore plus présente dans la littérature populaire où sa perte prend toute sa force symbolique et terrifiante.
Sans chercher à dresser une liste exhaustive du genre, je me suis amusé à faire un petit tour dans mes rayonnages. Bien entendu, j’avais une petite idée en tête, Fantômas était passé par là… je retrouvai dans ses œuvres complètes le fameux titre : La main coupée. Dixième épisode publié en 1911 qui nous entraîne à Monaco. De nombreuses mains coupées parsèment cet épisode, coincées dans un aiguillage, en lieu et place d’un revolver, sur une table et j’en oublie peut-être…

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Dans le numéro 11 de Tip Walter le prince des détectives. Ses aventures sont publiées par Férenczy à la même époque que Fantômas et proposent de suivre les enquêtes d’un «  homme étrange et puissant ». Inspiré des Nick Carter, Arsène Lupin et Sherlock Holmes, l’éditeur nous annonce qu’il « les dépassera de plusieurs coudées par la grandeur de ses conceptions, la rapidité et la force de son action, l’originalité toujours nouvelle de ses moyens ». Il va sans dire que les objectifs n’ont pas été remplis. Ce personnage n’aura laissé que peu de souvenir en dehors de quelques épisodes comme La pluie de cadavres ou Les détrousseurs de cimetière. C’est surtout pour leurs couvertures que ces fascicules gardent un intérêt.

tipwalter
D’autres romans plus obscurs, chez des éditeurs tout autant retombés dans l’ombre. Courte énigme tissée à six mains autour de malédictions familiales: « Le dernier descendant périra des mains de l’avant-dernier, lequel ayant fait couler le sang de son frère connaîtra les tourments et la mâle-mort à son tour… »

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Un passage par le théâtre du Grand Guignol où les amputations firent tourner plus d’un œil, comme dans cette pièce d’André de Lorde et Eugène Morel, La dernière torture créée en 1904.

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Les nuits du Grand-Guignol, Agnès Pierron, Seuil, 2002

Enfin, après avoir évoqué les membres disparus, il n’était pas possible de passer à côté de leur substitution. Dans cette idée, le chef-d’œuvre du genre est signé de Maurice Renard en 1924. Au croisement des genres, entre fiction scientifique et énigme policière, Les mains d’Orlac fait office de référence par ses adaptations et les œuvres qu’il a inspirées. Ce roman phare du mouvement « merveilleux scientifique » repose sur une greffe quelques décennies avant que la science n’en soit réellement capable. Suite à un accident de train, un pianiste perd ses deux mains, mais l’origine de ses greffons va faire basculer sa carrière dans une expression bien plus terrible d’un macabre talent…

Les mains d'Orlac, Maurice Renard, Les moutons électriques, 2008

Les mains d’Orlac, Maurice Renard, Les moutons électriques, 2008

Il serait possible d’écrire maints articles sur la base du démembrement, cette thématique a depuis longtemps alimenté la littérature, et le crime ne cesse d’entretenir les angoisses, l’imaginaire et malheureusement l’actualité de nos quotidiens.
Il s’agissait là simplement d’un petit tour de main, quelques jalons, et pour d’autres découvertes le principal est de savoir ouvrir l’œil…

Un chien andalou, Luis Buñuel et Salvador Dalí, 1929

Un chien andalou, Luis Buñuel et Salvador Dalí, 1929

http://curiosaetc.wordpress.com/2012/12/17/membres-illustres-ou-presque/

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2 commentaires pour La main coupée

  1. Gamin dit :

    Beau billet. En passant, on pourrait aussi ajouter La Main de Maupassant…

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