André Héléna, à l’ombre du polar

Un jour de pluie et de silence, comme un appel au polar du fond d’un fauteuil sous une petite lumière filtrée par l’abat-jour. Un jour à tuer c’est une chance et par ce temps un alibi. J’avais envisagé un billet sur André Héléna sans trop savoir sous quel angle l’aborder. Il faut dire que son œuvre est vertigineuse, comme beaucoup d’auteurs de policiers d’après guerre, il s’avère très complexe d’en faire le tour. Que ce soit sous son nom ou sous un de ses multiples pseudonymes, ses productions avoisinent les deux cents titres rien que pour le policier.

L'Aristo en a marre, André Héléna, éditions de la flamme d'or, 1954

L’Aristo en a marre, André Héléna, éditions de la flamme d’or, 1954

Dans ce foisonnement de romans et cette forêt d’auteurs, André Héléna a su conquérir son public comme en témoigne le cinéaste Jean Rollin : « De la cohorte de romanciers de la rue des Moulins, un seul a laissé quelque chose qui ressemble à une œuvre, un seul a marqué au passage toutes les collections : André Héléna. » Avis partagé également par Eric Losfeld qui reconnaissait parmi les auteurs farfelus qu’Héléna était le seul à avoir un talent littéraire sérieux. Ses livres, en effet, sont de ceux qui laissent une trace pour qui aime le côté sombre et désespéré du polar. C’est d’abord à travers la série de l’Aristo (16 volumes) que j’ai découvert Héléna. Ce personnage inspiré d’Arsène Lupin mais dans une version plus noire offre une double approche. A la fois amateur d’art, bibliophile et amateur de François Villon (entre autres), il fréquente la pègre, en connaît toutes les ficelles et n’hésite pas à s’exprimer dans un argot bien trempé. Chaque livre est un peu une visite par thème de ce monde de la pègre principalement du quartier de Pigalle qu’André Héléna fréquentait indirectement à travers son goût pour les bars et ce que l’on y boit… Il y retrouve Jeff de Wulf mais qui, lui, se tient bien plus à distance de ce milieu, et qui signera de nombreuses couvertures pour ses romans chez des éditeurs comme le Faucon noir, la Dernière chance, ou bien la Flamme d’or qui publie la série de l’Aristo. Je ne peux que recommander à propos de Jeff de Wulf le splendide travail de Philippe Aurousseau publié par les éditions de l’Oncle Archibald, que l’on peut retrouver ici.

Jef de Wulf, dessinateur des fantasmes d'une époque, éditions de l'Oncle Archibald, 2012

Jef de Wulf, dessinateur des fantasmes d’une époque, éditions de l’Oncle Archibald, 2012

Peu de rééditions ont été faites récemment d’André Héléna. Tandis qu’en Allemagne il fait figure de pilier par ses traductions, dans l’histoire du policier, il semble qu’en France son oubli soit consumé. On peut juste noter ce superbe roman pamphlétaire La Planète des cocus chez e/dite noir en 2000.

cocus
Pourtant, il y a dans cette écriture une vigueur et une force viscérales presque au sens propre, comme par exemple dans certaines descriptions de blessures où le personnage touché sait que le coup sera fatal par l’odeur d’excrément qui s’en dégage ou par les bulles dans le sang qui indiquent que le poumon est percé… un sens du réalisme qui peut annoncer les puissants romans d’un Jean-Patrick Manchette.
Mais l’anecdotique Aristo du « bien mal acquis ne profite qu’à moi » ne peut que s’effacer devant la formidable série des « compagnons du destin ». Tout l’univers sombre des polars d’après guerre se résume dans ces pages. De la brume qui colle autant que le sang à la nuit et au désespoir, des personnages plus paumés que cruels, des bandes désorganisées et des flics aux abois. Jean Rollin compare son univers à celui de son homologue américain Mickey Spillane, et rapproche Les Anges de la mort à Charmante soirée : « Mais là où l’écriture de l’auteur américain n’est qu’efficace, celle d’Héléna est poignante. »

angesoiree
En témoigne ces quelques citations, qui ne peuvent que griser le lecteur par un jour pluvieux.

Dehors, la vie continue. Les voitures roulent toujours et, d’ici on entend leur grondement assourdi. Il y a des trains qui partent de la gare Saint-Lazare. Ils emportent leur cargaison de joie et de peine.
A cette heure-ci, les banlieusards rejoignent leur foyer tiède. Tout à l’heure, ils s’arrêteront, comme tous les soirs, prendre l’apéritif au bistrot à côté de leur gare, puis ils rentreront chez eux.
Tout à l’heure, sous la lampe, ils finiront de lire le journal commencé dans le train. Demain la vie continuera encore. Demain ils liront, dans leur journal, le récit du drame qui vient de se produire. […]
Un crime, c’est un fait divers qui passionne. C’est important. Et cependant ce n’est qu’un décès comme les autres. La seule différence, c’est qu’il n’est pas provoqué par les mêmes causes.
T’en fais pas pour l’aristo

Le monde s’arrête là, après le rond lumineux que le bec de gaz jette sur la chaussée. Au delà, c’est le mystère, un mystère qui cessera avec l’aube, lorsque recommencera la vie de tous les jours, mais un mystère tout de même.
[…]
La joie de ceux qui sont heureux, dans un appartement tiède, de ceux dont la vie est banale, routinière…
L’Aristo chez les aristos

Dehors, la nuit était tombée. C’était l’heure de la sortie des bureaux. Il croisait des groupes de jeunes gens et de jeunes filles qui passaient en riant. Il enfonça sa tête dans ses épaules et partit sans but, sous le crachin. Au milieu de cette ville surpeuplée, il était seul au monde.
Et il marchait parce qu’il faut bien que l’on marche. Mais il n’allait à la rencontre de rien, ni de personne. Peut-être que seule une ombre l’attendait. Déjà, il n’était plus de ce monde, lui, Simon. Il se sentait, parmi les vivants terriblement étranger. Il ne comprenait pas leurs  rires, leur langage et leurs soucis. Il les regardait avec étonnement.
Les anges de la mort.

Les Anges de la mort a la particularité de se terminer par un suicide. Événement plutôt rare pour un personnage principal de polar. Et s’il suffit de lire du Horace McCoy pour se rendre compte que le happy end n’est pas une spécialité de ce type de littérature, l’échec accompagné de mort volontaire ne se rencontre pas à tous les coins de pages.
André Héléna lui terminera aussi par choix sa vie mais plus indirectement par une passion un peu trop forte pour l’alcool.

Publicités
Cet article, publié dans auteurs, littérature populaire, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour André Héléna, à l’ombre du polar

  1. LARUELLE HENRI dit :

    Héléna ou plutôt MONSIEUR HELENA c’est du solide,y a pas de bile à se faire,on en a pour son pesant d’or…
    HENRI LARUELLE

  2. LEDRU dit :

    Heureusement, André Héléna est réédité…
    D’accord avec vous la collection  » l’Aristo ».
    De même, ce qu’il a pu signer pour « le petit éléphant », comme « Peinture au couteau »
    semble pâlichon et édulcoré si l’on compare avec le reste.
    Mais quand même, quel univers et…quel style !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s