Classé sans suite

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Philippe Soupault, en joue!, Lachenal & Ritter, 1979 réédition, illustration de Félix Labisse

« Relisant, bien des années après l’avoir écrit, ce « roman », j’ai reconnu les fantômes de mes amis dont je m’étais efforcé de tracer les portraits. Et tous ces amis sont morts, et je les reconnais, je les nomme : Jacques, Pierre, René, [Jacques Rigaut, Pierre Drieu La Rochelle, René Crevel] tous qui sont Julien le « héros » de ce livre prémonitoire puisque tous les Julien que je mettais en joue ont fait feu. »
Écrivait Philippe Soupault en 1979 à l’occasion de la réédition de son roman En Joue !. Le temps passé depuis sa première édition de 1925 a recouvert du linceul de la mort volontaire nombre de héros de cette histoire créée au cœur des premières armes de l’aventure surréaliste.

La pluie qui continuait à glisser sur le pavé de ma cour m’avait un temps incité à poursuivre dans la tonalité de la fin de mon précédent billet. Le suicide du personnage d’Héléna. J’étais entraîné sur la pente de l’évocation du suicide autour de quelques publications. Si j’avais lu le roman de Jean Teulé qui avait légèrement fait parler de lui par son titre, Le teulemagasinmagasin des suicides, ainsi que le roman de Simenon Les Suicidés, je pensais finalement que la matière que je pouvais apporter sur le sujet était insuffisante pour trouver un axe intéressant à la rédaction d’un billet. Non pas que le suicide manque d’exemples dans les œuvres et les auteurs, mais au contraire par le fait que dans le cadre d’une chronique il m’apparaissait dommage d’aborder rapidement ce qui représente une des plus sombres et fascinantes facettes de la littérature.

Je laissais là l’idée d’un billet, au stade d’un fichier sans titre dans le coin non rangé du bureau de mon portable. Non sans avoir constaté que le mot suicide ne figurait que sur très peu de titres de ma bibliothèque. Mais, bien entendu, dans pareil cas, j’allais tomber coup sur coup sur deux romans pour me contredire.

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Henry Jagot, Le suicidé de la rue Jacob, éditions Berger-Levrault, 1932

Le Suicidé de la rue Jacob dont la typo peut séduire sur la couverture ne mérite pas forcément que l’on s’y attarde, sauf à être insatiablement curieux des romans d’investigation même lorsque le genre s’épuise.

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Charles Robert-Dumas, L’élixir du suicide, librairie Arthème Fayard, 1941

En revanche, L’Élixir du suicide ne manque pas d’intérêt, se situant au croisement du thriller et de la science-fiction, il y est question d’une solution annihilant tout instinct de conservation chez l’homme. La science y est dépeinte sous un aspect plutôt pessimiste mais il offre une intrigue et un suspense agréables.

Toujours rien de suffisant néanmoins pour un billet. Pourtant, puisque le sujet s’y prête, il était évident que je n’aurais pas manqué d’évoquer les surréalistes. Jean-Paul Clébert ne dénombre pas moins de douze auteurs ayant eu un lien avec le mouvement et qui se sont donnés la mort. Je n’aurais pas cherché à compléter ou détailler cette liste déjà si éloquente. Avec ces chiffres, si de prime abord il paraît incontournable de lier le surréalisme au suicide, il faut cependant relativiser cette statistique. En prenant en compte le nombre d’artistes qui se sont plus ou moins rapprochés du mouvement, et ce sur plus d’un demi-siècle, on peut alors tirer comme conclusion que le pourcentage de suicides n’est pas spécifiquement supérieur à n’importe quelle autre forme de regroupement humain. Néanmoins, ce qui interpelle sur ce sujet et qui peut influencer le point de vue sur la question est cette enquête réalisée en 1925 dans le numéro 2 de La révolution surréaliste : Le suicide est-il une solution ?

enquete-suicideCette question a été posée à de nombreux artistes et pas seulement au sein du mouvement. Les réponses évoquées et publiées ont abordé le sujet de manières très diverses, du rejet à l’analyse, du désespoir à une approche positive, solution positive pour René Crevel uniquement… Benjamin Péret précisera d’ailleurs afin d’éviter tout malentendu que le but de cette enquête n’est nullement une approche morale et ne suppose pas non plus que le fait de poser cette question sous-entend que le suicide soit une solution. Quoi qu’il en soit, et même si les surréalistes ont pu être troublés par la mort de Jacques Vaché ou la disparition d’Arthur Cravan lors de la création du groupe, puis par celle de Maïakovski, de Jacques Rigaud ou de René Crevel plus tard, l’idée du suicide ne s’est jamais imposée dans le développement du mouvement. « L’enquête alors tourne court et on n’en parle plus. Non parce que la question n’est pas essentielle, mais parce qu’on ne lui trouve pas justement de solutions. » Jean-Paul Clébert.
Toujours en lien avec les surréalistes, j’aurais pu évoquer Aragon et la rencontre d’un lieu que je connais bien. Dans le Paysan de Paris il croise le pont des suicides : « … ils ont retenu le grand pont des Suicides où se tuaient avant qu’on ne le munît d’une grille même des passants qui n’en avaient pas pris le parti mais que l’abîme tentait… ». J’ai largement fréquenté le parc des Buttes-Chaumont si merveilleusement exploré dans la partie intitulée Le sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont. Mon collège se situant aux abords de ce parc, nous avions comme piste d’athlétisme le chemin courant autour du lac. Comme toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre nous passions à chaque tour sous ce pont aux suicides. Je garde encore de ce temps et de mes pas perdus pris à rebours la captivante mémoire des corps perdus qui remontaient la question de nos adolescences. Et le souvenir d’un livre à ces années de jeunesses sensibles, la lecture des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Un livre qui provoquera en son temps de nombreux suicides en Allemagne.
Et quand le suicide prend une dimension sociale, il aurait fallu évoquer Durkheim, développer le sujet, mais cela n’aurait pas collé avec l’idée du billet. J’aurais cependant pu y glisser cet article paru dans l’Almanach scientifique de 1921 où le suicide est présenté comme pouvant relever d’une contagion mentale à l’instar de la contagion physique d’un virus…

almanachscientifiqueMais si il avait fallu aborder le sujet des rapports sociaux du suicide et des questions et angoisses qu’il véhicule, je pense que j’aurais préféré publier cette nouvelle d’André de Lorde qui se joue de la croyance en une forme d’hérédité du suicide, tragiques destinées qui avaient dû animer bon nombre de conversations dans les salons…

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André de Lorde, L’Obsession dans Cauchemars, La renaissance du livre, 1920

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Illustration de Gus Bofa pour Cauchemars

Il n’aurait alors pas fallu clore ce billet sans citer le formidable et incontournable ouvrage de Romi : Suicides, passionnés, historiques, bizarres, littéraires. Parler de ce livre demanderait déjà un blog à lui tout seul tant il fourmille d’informations historiques, d’histoires, d’anecdotes, bref d’une approche passionnante du sujet.

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Romi, Suicides, passionnés, historiques, bizarres, littéraires, éditions Berg, 1964

Et donner un aperçu  simplement avec les titres des parties :
D’une civilisation à l’autre
Sacrifices légendaires et suicides oubliés
Technique du suicide
Utilisation pratique du suicide
Suicide et littérature
Suicide et chansonnette
Pourquoi se suicider ?
Secours aux suicidaires
Humour et suicide
Ce travail de collecte s’accompagne de nombreuses citations et illustrations.

Et revenir au surréalistes qui avaient recueilli quelques faits divers autour du suicide dans le numéro 1 de la Révolution Surréaliste juste avant l’enquête sur le sujet.

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Pour ceux qui auraient eu la curiosité de cliquer sur l’image, ils auraient pu constater que ce numéro se termine par un échange avec Raymond Roussel. Les surréalistes passionnés par son œuvre l’avaient sollicité par le biais de Pierre Leiris pour une entrevue. Ils se verront éconduits. Roussel alors en voyage en Angleterre décline l’invitation. Il ne souhaitait appartenir à aucune école mais était flatté du soutien de ces jeunes auteurs. Il le sera d’ailleurs plus particulièrement de Robert Desnos… mais tout ceci est une autre histoire qui pourrait faire l’objet d’un autre billet.
En évoquant Raymond Roussel j’aurais pu m’éloigner de mon sujet, mais l’histoire a fait de sa mort un mystère. Par une prise massive de barbituriques, un suicide ?
Non finalement quelle drôle d’idée ce serait qu’un billet sur le suicide.

Pour suite, chez Curiosa & Cætera :
http://curiosaetc.wordpress.com/2013/03/05/mort-sur-mesure-2/

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