Le musée des erreurs

couverreursEn créant leur musée des erreurs, Curnonsky et Bienstock pensaient pouvoir dénoncer les dérives d’une langue mise à mal. Pour qui veut défendre un style littéraire illustré par Anatole France, Maurice Barrès, Pierre Loti, Dorgelès – pour n’en citer que quelques-uns -, il est certain que la floraison des productions romanesques dans le domaine populaire, ainsi que la multitude des publications journalistiques pouvaient servir de base à leur démonstration.
Pour ce faire, ils se sont inspirés de l’idée de M. Radinois de créer un musée des horreurs dans lequel seraient présentées les « abominables productions dues à la sottise des ratés, des mercantis de l’art et des contrefacteurs ». Radinois pensait y présenter les « effigies de politicards oubliés qui enlaidissent les promenades publiques », des petits « tableautins anecdotiques devant lesquels se pâment le sentimentalisme et la niaiserie des foules » , des « objets inutiles et hétéroclites qui offensent la vue, mais ramassent la poussière » ou bien encore « tous ces bibelots en toc qui participent de la confiserie, de la pièce montée et du devant de cheminée »… Il n’est pas nécessaire de détailler ces productions puisqu’elles peuvent encore être d’actualité de nos jours…

Les auteurs ont repris ce principe afin de l’étendre au domaine de la littérature. Initialement prévu comme un catalogue raisonné, ils vont finalement opter pour un simple recueil de citations. Il n’y a donc, d’après les auteurs, aucune volonté didactique ou de théorisation dans ce florilège de citations glanées au hasard des lectures. Seulement, leur but était de dénoncer une forme d’écriture produite par des auteurs qu’ils estimaient bien loin de leur métier, et si cela n’était pas assez clair, ils précisent quand même que le sujet de cet ouvrage est une dénonciation des « déformations que les mauvais écrivains infligent à la langue ».
Certaines parties peuvent faire le bonheur des correcteurs et amateurs de la langue, d’autres séduire par ce qu’elles offrent de surprise et de décalage. Je citerai plutôt ces dernières, qui près d’un siècle après, ont perdu de leur valeur scandaleuse pour devenir des pépites d’humour et de poésie, certaines pourraient même trouver leur place dans quelque poème surréaliste.
Si la démarche de ces auteurs est conservatrice, elle n’en reste pas moins utile dans la critique d’une uniformisation et platitude d’un langage passe-partout dénué de tout style et caractère. Et que dire si l’on s’amusait à un tel exercice aujourd’hui…

Truismes :

L’empereur Guillaume est arrivé à Londres dans la matinée, il y restera jusqu’à son départ…
Lyon Républicain, 10 décembre 1905

Pour faire une œuvre d’art, la matière première ne suffit pas : il faut un artiste.
Le Gaulois, 10 novembre 1902

Un sous-marin tient, en effet, très peu de place dans le volume d’eau considérable qu’est la mer.
Le Matin, 2 août 1911

Il y a même des gens qui, s’étant trouvés dans un train plus ou moins télescopé, et n’y ayant perdu ni pied ni aile, oublient très vite les cruelles impressions reçues à ce moment.
Le Temps, 27 octobre 1902


Ignorances :

Pas besoin d’en dire plus sinon que si les auteurs pardonnent à certains quelques petites erreurs, leur jugement est sévère vis-à-vis de ceux qui « n’ayant rien appris, ils n’ont rien à oublier. Et nul ne les fera jamais taire ».

A. Silvestri… a glissé… et, en tombant , s’est brisé la clavicule de la jambe gauche…
Le Petit Marseillais, 24 janvier 1910

Le nez, les oreilles, la lèvre supérieure étaient scalpés littéralement.
Le Matin, 2 mars 1910

Un académicien montrait, l’autre soir, à quelques bibliophiles surpris un petit volume de Stevenson, le romancier australien, gainé d’une bizarre reliure de cuir rude et velouté.
Le Figaro, 16 novembre 1902.


Inadvertances :

« Tous les écrivains en commettent, les grands et… les autres »

Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient…
G. Leroux, Le Parfum de la Dame en noir.

… et c’était aussi triste que si elle avait suivi l’enterrement de la dernière créature vivante.
J.-H. Rosny, Marthe Baraquin

Enfin, mettant la main sur les yeux comme les oiseaux qui se rassurent…
Prosper Mérimée, Colomba

Je ne l’avais jamais revu depuis sa mort.
Paul Hervieu, Figure filante.

Guillaume est un garçon honnête, mais qui ne s’est jamais aperçu que son cœur lui servît à autre chose qu’à respirer.
Alfred de Musset, Le Chandelier (acte III, scène II)

… Elle laissait instinctivement pointer, sur le rouge de ses lèvres, le blanc des canines incisives.
Léon Sazie, La Femme rousse, Le Matin

La Delaware coule parallèlement à la rue qui suit son bord.
Chateaubriand, Voyage en Amérique


Incohérences et fatras :

Le chevalier de Passavant se mit à sourire comme il souriait parfois quand la main lui démangeait.
Michel Zévaco, L’Hôtel Saint-Paul

Là son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe : c’était celui du garde qui avait eu la tête fendue ; il était complètement mort.
Alexandre Dumas, La Reine Margot

Le vieux gentilhomme se promenait tout seul, dans son parc, les mains derrière le dos, en lisant son journal.
Ponson du Terrail

Puis c’était le capitaine, le bras gauche arraché, le flanc droit percé jusqu’à la cuisse, étalé sur le ventre, qui se traînait sur les coudes.
Émile Zola, La Débacle

Les murs étaient de ceux dans lesquels on ne peut marcher…
Léon Sazie, Zigomar

Jeantrou avait gardé sur le cœur les coups de pied au cul de la baronne.
Zola, L’argent

M. le Préfet quitte la salle. La plupart des conseillers l’avaient d’ailleurs imité quelques instants avant.
La Dépêche de Lille, 9 octobre 1913

Il se précipita vers la fenêtre un pistolet dans chaque main et de l’autre il s’écria : « enfer et damnation! »
Ponson du Terrail

M. Doumergue est allé déposer une palme sur la tombe du Soldat Inconnu, avec lequel il a eu un entretien de trente minutes.
Le Journal de Caen, 15 juin 1924.

Ses doigts noueux se crispèrent autour de son bâton et, dans la broussaille de sa barbe, ses prunelles flambèrent, menaçantes.
Le Petit Journal, 21 juin 1924

Bruyère alla chercher un couteau, se jeta sur sa victime et, froidement, lui trancha l’artère carotide. L’assassin tourna ensuite l’arme contre lui-même et se logea deux balles dans la tête.
Le Matin, 31 octobre 1896

On a trouvé dans la rivière le corps d’un soldat coupé par morceaux et cousu dans un sac ; ce qui exclut toute idée de suicide.
Le Constitutionnel, janvier 1859


Le jargon journalistique :

Dès lors, fatal et maudit, l’œil cave et le cheveu en saule pleureur, portant son histoire en écharpe, il marche dans la vie, enveloppé et nimbé par le regard admiratif et apitoyé des femmes.
Larroumet, Le Temps, 20 octobre 1902

Douze italiens, sans état-civil, ni passeport, et dont on ne pouvait guère contrôler que les sexes arbitrairement confondus.
Le Matin, 6 mars 1907

À Bordeaux on conclut à un suicide, parce qu’une personne l’avait vu courir vers le fleuve le soir et s’y précipiter. Est-ce là une raison suffisante ?
Le Petit Journal, 11 avril1907

Le cadavre retiré de la Moselle n’avait ni tête ni bras. Les Messins reconnurent parfaitement leur compatriote Gabriel.
Le Matin, 1er mars 1907

À quelques mètres gisait un parapluie appartenant à la victime, seul objet témoin muet du drame.
Le Journal, 24 mai 1913

Paris, condamné, étouffe et crève d’obstruction intestine.
Il m’arrive d’éprouver la même angoisse à voir les queues humaines grossir dans les mairies…
La Victoire, 10 mars 1925


Le roman feuilleton et sottisier :
Bien entendu les auteurs ne manifestent pas une passion pour ce style… Il faut dire que les impératifs de publication, rapidité et abondance forcent au remplissage. La copie à la ligne force obligatoirement dans la plupart des cas au « verbiage, la redondance et l’abondance melliflue ». Les exemples pouvant rejoindre le musées des erreurs sont donc très nombreux. Néanmoins, ils feront preuve d’un peu de clémence pour certains :
« Et nous tenons à mettre à part des auteurs de romans-feuilletons qui ont su faire œuvre littéraire  et entre tous Maurice Leblanc et Gaston Leroux. »

Leur mobilier se composait d’une simple malle et d’un cadavre.
Fantômas, La mort qui tue (Il faut préciser que le bon titre est LE mort qui tue, les auteurs ne sont donc pas non plus à l’abri d’une erreur…)

Cette main secouée dans le vide hurlait au secours.
Henri Lavedan, Qui ?

Et l’unijambiste cherchait à tâtons dans la pièce… criant maintenant qu’il l’étranglerait… et enjambant le corps de sa femme…
La Partie, 8 octobre 1907

Elles ont été ligotées après leur mort. L’assassin aura voulu éviter que ses victimes n’ôtent leur bâillon en se débattant.
Les Débats, 7 février 1913

Si vous aviez jamais tué une taupe dans votre petit jardin, vous n’auriez pas tardé à voir se ruer autour d’elle un essaim bourdonnant d’escargots à la robe lugubre bordée de raies fauves.
Charles Nodier, Les contes de la veillée, Ed. Charpentier, 1911

On dirait, derrière les glaces, des morgues d’un nouveau genre, silhouettes décapitées de femmes brisées et tordues, femmes-tronc marchant sur leurs genoux, etc.
Jules Huret, Rhin et Westphalie

Il n’était pas besoin de gratter longtemps ce vernis pour constater l’inexistence de la matière où il l’avait appliqué.
Paul Flat, La revue bleue, 15 mai 1909

La lampe de Jean-Baptiste, qui marchait sur ses chaussons, errait sans bruit par les chambres en réveillant les objets au passage.
Marc Elder, Le Peuple de la mer

Peu après, la vie qui s’écoulait par cette plaie béante cessa de fuir. Un peu du secret de son cœur put s’échapper par cette plaie.
Léon Sazie, La Dévorante

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Il reste une dernière partie mais si dense qu’elle fera à elle seule l’objet de mon prochain billet, à suivre donc…

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2 commentaires pour Le musée des erreurs

  1. Cale en bourre dit :

    Et ce cas, qu’en fait-on ?
    « Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle / Et le désir s’accroît quand l’effet se recule »
    Corneille.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Kakemphaton

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