Octave Uzanne, un livre entier

causerie-uzanneParmi les interminables débats autour du livre en ces temps de fabrication numérique, on oublie souvent qu’il s’agit avant tout d’un changement d’outil et non de métier. Entre les deux pôles toujours existants que sont l’auteur (émetteur) et le lecteur (récepteur), il ne s’agit que d’un déplacement technologique permettant beaucoup plus de souplesse d’un point de vue pratique (et économique…). Cette transmission s’effectue toujours par des mots, donc composés de lettres, autrement appelées caractères dans le processus de reproduction. Cette composition du texte à travers l’objet livre qui correspond – pour l’instant – le mieux à sa diffusion répond à des règles permettant une meilleure réception (lecture) qui ont fait l’objet de nombreux perfectionnements depuis la parution des premiers incunables. Si ces évolutions de l’objet imprimé ont visé une meilleure lisibilité elles ont aussi eu pour objectif une réduction du coût de fabrication. Ces évolutions techniques liées aux contraintes économiques ont parfois amené certains éditeurs à négliger le confort du lecteur mais c’est néanmoins grâce au « métier » de ceux qui font le livre que ce dernier a su évoluer dans un souci constant de qualité. Ces métiers du livre qui unissent composition, impression, reliure à travers les savoir-faire que sont la mise en page, la typographie, les recherches de papiers, d’encres, les créations de caractères typographiques précis, d’empagement idéal, de gravure et reproduction des illustrations requièrent des techniques demandant un temps d’apprentissage et une connaissance délicate et précise du métier. L’ère du numérique ne doit pas négliger cela.
Cet art de l’objet poussé à son souci extrême d’esthétisme et de fusion entre le texte et l’objet livre a un amoureux : le bibliophile. Devenu bien rare aujourd’hui, ce chercheur qui se spécialise justement dans le livre rare et est bien souvent confondu avec le riche collectionneur puisqu’un livre précieux devient dans l’idée un livre cher par simple syllogisme. Mais ce qui fait la valeur d’un livre ne relève pas seulement du domaine pécuniaire mais de la rencontre entre les qualités des matériaux qui le composent et l’attention avec laquelle il a été conçu et réalisé, la renommée de l’auteur aura aussi une influence certaine sur l’estimation de l’ouvrage. Il faut reconnaître que la recherche de beaux livres demande maintenant un portefeuille bien garni ou une patience doublée d’une curiosité à toute épreuve. Dans cette optique, il est donc encore possible de trouver de beaux livres mais bien souvent d’auteurs méconnus, et jusque-là rien de nouveau… Sachant que la renommée garde au frais certaines surprises pour bouquineurs coriaces, il reste néanmoins possible de croiser certaines pépites dans des lieux improbables.

nosamisleslivresDans un de ces lieux que je me dois de tenir secret au risque de perdre la possibilité d’en exploiter le filon, j’ai récemment découvert quelques livres qui peuvent provoquer suées et palpitations, bref un état d’intenses émotions qu’il faut savoir contenir lorsque la personne vous indique qu’elle vous fait un prix si vous en prenez plusieurs, c’est-à-dire… un euro pièce. Au milieu de ces livres, je découvre Nos Amis Les Livres, Causeries sur la Littérature curieuse et la Librairie par Octave Uzanne. Émotion que de trouver à si bas prix un livre du plus étonnant bibliophile qui a chevauché deux siècles d’une époque charnière dans la transformation du livre à l’ère industrielle. Tandis que les formats évoluent pour optimiser la rentabilité d’un papier dont on a déjà affecté la qualité en vue d’une intensification de production et de diffusion, Octave Uzanne, lui, se bat pour en augmenter la qualité à travers de petites productions de belle fabrication. Il faut dire que ce bibliophile est aussi un bibliographe. Aujourd’hui retenue comme notice des écrits relatifs à un sujet précis, la bibliographie est d’abord comme le décrit le Littré les  » connaissances qui font le bibliographe » c’est-à-dire  » Celui qui est versé dans la connaissance des livres, par rapport à l’édition, au papier, au caractère, et qui peut aussi en faire la description. »
Et un livre d’Uzanne est toujours un velours pour l’œil: papier, typo, composition, tout y est formidablement combiné. Il nous fait également partager son savoir bibliographique :
« je parcourais le texte Didot si net et si savamment mis en pages […] tiré sur un vélin blanc lisse et transparent comme une hostie, fabriqué spécialement avec le titre de l’ouvrage filigrané dans la pâte « , et avec humour :  » […] l’édition est remarquablement imprimée, d’une correction rare aujourd’hui, où les correcteurs se recrutent on ne sait comment, et où les publications de luxe sont plus émaillées de coquilles qu’une plage bretonne. »
Ce livre se compose de rééditions, mais habilement réunies, de causeries publiées dans la revue Le Livre entre 1884 et 1886. On peut y  découvrir la passionnante réédition de Giorgo Baffo, un chapitre sur Paul Lacroix autrement connu sous le nom du Bibliophile Jacob et qui a largement participé à la vocation d’Octave Uzanne, d’un très bel autre chapitre sur Charles Baudelaire écrit quelques années après sa mort autour de notes prises sur ses carnets et ses Fusées alors inédites. Il y est donc question de littérature, de bibliophilie mais également de librairie, d’édition, de fabrication, bref un fabuleux trésor.

Bibliophile novateur et auteur, Uzanne offre une œuvre vaste et variée. De contes libertins en causeries littéraires, en passant par des études aussi diverses que fouillées mais aussi de nombreux articles journalistiques, il faut se plonger dans le formidable blog tenu par Bertrand Hugonnard-Roche pour pouvoir en apprécier l’étendue et la richesse (le blog Octave Uzanne, lien en fin de billet).
Je ne peux néanmoins résister à partager quelques exemples que le bonheur de mêler lecture et plaisir du beau livre m’a conduit à acquérir. Ou une illustration de ce que la fréquentation d’Octave Uzanne peut mener à quelques tendances bibliomaniaques.

L’école des faunes, Contes de la vingtième année, réédition qui regroupe en 1895 Le Bric-à-Brac de l’amour, Les Surprises du Cœur, Le Calendrier de Vénus. Magnifiquement illustré par Eugène Courboin.

XXeannee
Octave Uzanne savait aussi s’entourer de talentueux illustrateurs comme ici avec Paul Avril pour L’Eventail en 1881 ou encore L’Ombrelle, le Gant, le Manchon en 1882.

ombrelleeventailMais le plus célèbre reste incontestablement Albert Robida pour l’illustration du plus « célèbre » texte d’Uzanne : La Fin des Livres, nouvelle extraite des Contes pour les Bibliophiles en 1894 (cf. lien en fin d’article). Ce texte qui offre un regard ironique sur les nouvelles techniques de diffusion de la voix et de l’image en devenir, questionne déjà l’avenir du livre papier. Ce texte fait donc évidement écho aux interminables questions actuelles autour du livre numérique.

couverturesuzanneOctave Uzanne avait la passion du beau livre et toutes les connaissances comme en témoigne ce très documenté Du goût actuel dans la décoration extérieure des livres, 1898 (lien en fin de billet également), qui propose un regard déjà rare à l’époque sur la production des couvertures. Entre connaissance des productions et crainte du futur pour le livre chez Uzanne, je découvris ce texte (assez rare me semble-t-il, ainsi que la photo qui l’accompagne) publié dans L’Imprimerie et la pensée moderne, Noël 1928. Octave Uzanne y dépeint un bien triste bilan dans la fabrication de la production éditoriale française d’alors, renouvelle ses craintes des évolutions techniques et évoque ce qui doit représenter le réel danger pour les livres au-delà de ses mutations techniques, c’est-à-dire la fin de la lecture. Je n’ai malheureusement pas la date de rédaction de ce texte mais il semble qu’il soit contemporain à la publication de ce bulletin.

imprimerie-uzanne1imprimerie-uzanne2imprimerie-uzanne3En positionnant le bibliophile non pas comme un spéculateur mais comme un véritable passionné, Octave Uzanne avait une conception du livre proche de l’objet d’art, façonné par les maîtres du métier. Cette vision ne se limite pas seulement au plaisir de posséder un ouvrage rare et précieux, mais elle implique également une volonté de précision dans la conception d’un ouvrage qui se propose de transmettre un texte en offrant un confort de lecture sans négliger la notion de plaisir. La bibliophilie est donc aussi là pour rappeler que la diffusion de masse de la lecture ne peut pas s’affranchir de la lisibilité et donc du bonheur de lire.

La mort d'Octave Uzanne dans A.B.C artistique et littéraire, n°83, 15 novembre 1931

La mort d’Octave Uzanne dans A.B.C artistique et littéraire, n°83, 15 novembre 1931

A consulter :

Le blog Octave Uzanne :  http://octave-uzanne-bibliophile.blogspot.fr

Arts et Métiers du livre, mars-avril 2013

AMlivresUzanne

Quelques liens numériques :

La fin des livres :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123180j/f142.image

Du goût actuel dans la décoration extérieurs des livres :
http://archive.org/details/lartdansladcorat00uzan

Les zigzags d’un curieux ; causeries sur l’art des livres et la littérature d’art :
http://archive.org/details/leszigzagsduncur00uzan

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2 commentaires pour Octave Uzanne, un livre entier

  1. Bonjour cher ami d’Octave Uzanne !

    Un grand merci pour la mémoire de cet infatigable ami du livre. Vous avez fait une belle découverte avec cette photographie d’Octave Uzanne publiée dans une revue en 1928 et qui laisse supposer que l’auteur a 76 ou 77 ans. Vision très intéressante d’un homme vieilli, amaigrit (par la maladie), ressemblant presque trait pour trait à son frère Joseph, et ne portant plus beau et haut les couleurs du collier de barbe fleurie qu’il pouvait avoir encore jusqu’aux premières années du XXe siècle.

    Un grand merci donc pour lui, sa mémoire et la possible réhabilitation et reconnaissance d’une oeuvre injustement oubliée voire décriée.

    Je publierai rapidement votre article en lien sur le blog Octave Uzanne avec … une petite surprise qui n’est pas sans lien avec votre article ! (sourire)

    Bertrand Hugonnard-Roche
    Blog Octave Uzanne
    http://octave-uzanne-bibliophile.blogspot.fr/

  2. Odieux Bouc dit :

    En somme, rien n’a changé depuis lors : http://books.openedition.org/pupo/1879. Même si on ne peut pas généraliser bien sûr !
    Et il est étonnant de voir qu’Uzanne avait aussi pensé au livre audio…

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