Voir Georges Ribemont-Dessaignes en peinture

« La boule roulait vers le zéro dans le grand casino de l’art »
Georges Ribemont-Dessaignes, Déjà Jadis, Paris, Julliard, 1958.

tableauGRD1907Le Grand atelier du midi propose à Marseille (Musée des Beaux-Arts), et c’est assez rare pour le souligner, quelques toiles prestigieuses. Je me suis donc mis en tête d’aller faire un tour là-bas histoire de découvrir cette exposition qui pour son volet Phocéen annonce une excursion allant de Van Gogh à Bonnard. Il s’agissait surtout pour moi de voir certains tableaux qui me demanderaient normalement de plus longs voyages et qui, sous couvert d’une appartenance à une potentielle mythologie du Midi, ont été réunis dans une exposition qui relève de morceaux choisis plus que d’une réelle exposition. Rapidement satisfait d’avoir vu ce que je voulais, je prolonge mon petit tour et découvre avec étonnement un tableau de Georges Ribemont-Dessaignes !
 Étonnement car les tableaux de cette époque sont extrêmement rares,  les autres ayant été pour la plupart perdus. Il s’agit là d’une œuvre de jeunesse, d’une époque où après avoir fréquenté l’académie Jullian et les Beaux-Arts il s’adonne à une peinture que l’on pourrait qualifier de « bourgeoise ». Peintre à l’orée des avant-gardes, GRD (Georges Ribemont-Dessaignes) continue à chercher sa voie, il explore l’impressionnisme, les nabis, la peinture asiatique à la manière d’Hokusaï, jusqu’en 1913 où il comprend que tout ceci n’a aucune importance et cesse de peindre. Cette transition remonte plus précisément à 1909, période pendant laquelle il participe aux activités du « laboratoire » de Puteaux. Les rencontres successives des frères Duchamp-Villon, d’Apollinaire et de Picabia vont le conduire à une nouvelle perspective du rôle de l’artiste. Bien loin des querelles familiales :

 » Ainsi une école était motivée par l’école précédente. »…  » L’alternative de la balance peut cependant se résumer en « chaud-froid ». Ainsi voit-on par exemple les Parnassiens succéder aux Romantiques, les Symbolistes aux Parnassiens, et voilà les naturalistes, les impressionnistes, les fauves, les cubistes, sans oublier les futuristes, les orphistes, les simultanéistes, ou quelques variantes discrètes comme les intimistes ou les cloisonnistes. »
« Une crise que je subis alors eut pour conséquence que je cessais de peindre durant l’année 1913. Mais ceci n’a d’intérêt pour personne, et ce n’est pas de moi que j’ai l’intention de parler, sauf par ricochet et en ce qui concerne la violente expérience de Dada. »

Persuadé que le monde fonce vers le chaos, son art devient plus engagé, il explore de nombreux modes d’expressions comme la poésie et surtout le théâtre. L’empereur de Chine qui ne sera édité qu’en 1921 reste comme la pièce la plus représentative de son œuvre, un théâtre cruel et violent. Tandis que le monde bascule dans la guerre son pessimisme y trouve un écho dramatique. Dans ce contexte, sa participation au mouvement Dada est inévitable, il en sera un des plus actifs représentants aussi bien à travers ses performances que par la revue de Picabia 391 dont il assure la gérance de 1919 à 1920. Il reprend aussi la peinture mais dans un style complètement différent qui reste aujourd’hui ce qui le caractérisa le plus : les tableaux mécanomorphes.

391GRD
F. Bott dira de lui à propos de cette extraordinaire période Dada : « L’exécuteur de DADA, son polémiste le plus acéré, il éprouvait, de la manière la plus aiguë, le sentiment du dérisoire en face de tous les fantasmes dont se nourrissent les vivants jusqu’à périr d’étouffement. »

dadaGRDMais Dada s’étouffe aussi et arrive la grande aventure surréaliste, il n’y jouera qu’une part distante et discrète. Il reste loin de Breton et participera même au pamphlet « un cadavre » à son encontre. Mais ce dernier, sensible au talent de GRD, ne lui en tiendra pas rigueur et sera même l’unique possesseur d’un très rare tableau rassemblant sur ses deux côtés les deux périodes picturales, celle d’avant 1913 et celle dite mécanomorphe.
Son refus de participer à tout nouveau mouvement ne se limitera pas qu’au surréalisme. Il refusera également d’apparaître dans les mouvements secondaires tels que celui initié par Paul Dermée qui devait se positionner comme rival à la dynamique surréaliste étendue par André Breton.
Finalement G.R.D. reste fidèle à la voix dadaïste et se retire pour poursuivre seul sa révolte dans son œuvre.

Il se plonge alors dans l’écriture romanesque, auteur de pastiches de romans-feuilletons à partir de 1924, il saura aussi créer un univers étonnant et remarquable que les éditions Allia ont entrepris de rééditer dans les années 1990.

romanpopGRD
Œil ouvert sur le monde, GRD explore également de sa plume le monde journalistique autour d’un art en plein développement…

filmcompletGRD
1935, il disparaît pendant quelques années. Puis se remet à écrire, toujours des romans. Ses dernières années à Saint-Jeannet, évoquées par Franck Jotterand dans le volume Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, témoignent du retrait de celui qui fut considéré comme « l’Ange Dada », un temps de bord de mer au loin, un jardin des pouces et des plantes. Au loin, le sillage d’un bateau à temps compté. La discrétion le suivra jusqu’à sa disparition en 1974. Poète, peintre, musicien, une vie passionnante au tournant de l’art moderne qu’il nous fait partager dans son autobiographie Déjà jadis. Témoignage exaltant d’un homme qui fut plus qu’un témoin.

dejajadisGRDRetour à ce tableau dans ces allées du musée des Beaux-Arts. GRD devenu presque un grand anonyme, près de lui un tableau de Picabia, je ne pense pas qu’ils soient des plus attendus par le public présent que j’observe, mais le mystère ou la méconnaissance qui a accompagné leur présence est un peu un pied-de-nez de Dada. La présence de ce tableau de jeunesse entouré de Matisse, Renoir, Rodin, Cézanne… comme le sourire d’une belle farce. Lui qui écrivait en 1920 :

« Pour les autres idiots d’essence divine, qu’ils soient Rodin, Matisse, ou quelque anonyme cubiste, ils se bornent tous à représenter comme Renoir et Cézanne et tous les peintres, une série d’objets. Et ils opèrent tous avec un organe paralysé. Cézanne avec son cerveau paralysé, Renoir son bras paralysé, Rodin son sexe paralysé, Matisse son foie paralysé, et les anonymes cubistes avec des organes paralysés qu’ils n’ont point et dont ils dérobèrent la moitié à un notable espagnol. » […] Élevez des statues de fromage à tous vos hommes sérieux, à ceux qui connaissent l’armature des lois en fil de fer qui rendent l’univers semblable à un panier à salade ; ils ne rient jamais. Leur odeur fera leur gloire. »

Une œuvre de jeunesse certes mais déjà sensible. Comme la toile qui ne connaît que la lumière, dans le sillage du temps d’un voyage à défaire. Cette exposition est celle de la lumière, et qu’importe le midi ou le minuit, elle est aussi celle de l’ombre.

« On ne me fera pas croire que l’existence de la collectivité humaine a des fins, on ne me fera pas croire que la vie sur terre est utile : voilà qui est bon pour la lâcheté des consolations religieuses. Mystère, oui, mais dont l’obscurité et la grandeur sont parallèles et d’autant plus terrifiantes que la vie ne mène à rien, n’a point d’autre raison qu’elle-même et qu’elle peut disparaître sans que la somme universelle en soit bouleversée. »

eccehomoGRD

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