La mémoire du Scorpion

capharnaum4Résolument tournées vers la qualité, aussi bien dans les choix éditoriaux que dans la fabrication de leurs livres, les Éditions Finitude n’ont de cesse de me ravir. Preuve en est la sortie du n°4 de leur revue Capharnaüm consacré aux éditions du Scorpion. Les publications sur les maisons d’édition se faisant malheureusement rares, il m’apparaissait intéressant de citer cette initiative. Nous évoquions récemment ces éditions avec un ami, d’une part pour la qualité graphique des couvertures signées par Jean Cluseau-Lanauve et d’autre part pour l’étonnant et riche catalogue d’une maison d’édition presque oubliée aujourd’hui en dehors des amateurs du genre. Il suffit pourtant de citer quelques-uns des auteurs publiés pour comprendre l’importance qu’avait pu prendre le Scorpion dans le milieu germanopratin des années cinquante. Son directeur, Jean d’Halluin, n’a pas hésité à solliciter les plus grandes plumes du polar ainsi que des auteurs sulfureux du moment, flirtant ainsi avec le risque. En publiant Vernon Sullivan (Boris Vian), Sally Mara (Raymond Queneau), Maurice Raphaël (Victor-Marie Lepage), Raymond Marshall (James Hadley Chase), Raymond Guérin, Léo Malet, il s’impose comme un incontournable du genre en face d’autres éditeurs tels que Fleuve Noir, Gallimard et sa série noire ou encore Les Presses de la Cité. Son succès il le doit à cet esprit frondeur et provocateur qui va le conduire plusieurs fois jusqu’au procès, voire la censure et l’interdiction dans le cas de Boris Vian. Si l’on se souvient peu de ces éditions du Scorpion, on se souvient mieux du scandale provoqué par le titre J’irai cracher sur vos tombes.
Malgré les a priori, le roman noir se vend très bien. Il était venu à l’idée de Jean d’Halluin de trouver un inédit de ces auteurs américains à traduire pour renflouer les caisses. Il se tourne pour cela vers Boris Vian. La réponse de celui est immédiate : « Un best-seller ? Donne-moi dix jours et je t’en fabrique un. »
« A l’automne, Jean d’Halluin, responsable des éditions du Scorpion, décide de publier J’irai cracher sur vos tombes. Déjà la presse est unanime pour fustiger ces romans d’origine américaine que l’on qualifie, sans les lire, de pornographiques. » Denis Chollet.
Si le livre n’avait pas fait parler de lui à sa sortie, il sera l’objet d’attaques à la suite d’un fait divers où l’on retrouve la maîtresse d’un voyageur de commerce étranglée et le livre de Vernon Sullivan sur la table de nuit. L’accusation y verra une incitation… Il fut également reproché à l’éditeur d’avoir caché la réelle identité de l’auteur.
Cette affaire aura permis la vente des multiples retirages précédant l’interdiction, au total 120 000 exemplaires ! Objectif atteint, et l’on peut donc s’amuser à replacer cette phrase de Vian dans le contexte des éditions et en clin d’œil à leur nom : « Les grands écrasent les petits, mais les petits les piquent… »
Fort de ce succès Jean d’Halluin flambe. Formidable éditeur mais très mauvais gestionnaire, il ne rechigne pas à anticiper les paiements de ses auteurs, il néglige sa communication et finit par voir le budget de sa maison d’édition régulièrement dans le rouge.
 » Pour en revenir aux éditions du Scorpion, elles étaient dirigées par un garçon pour qui j’ai beaucoup d’affection : Jean d’Halluin. S’il n’avait pas eu cette nature nonchalante, indifférente, je pense qu’il serait devenu un grand éditeur. » Eric Losfeld, Endetté comme une mule, Belfond.

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Portrait de Boris Vian par Jean Boullet, avec un scorpion…

Parmi toutes ces rencontres, on pourrait également parler de celle de Jean Boullet qui signera une étonnante illustration de Sophocle : Oedipe. « Quelque temps employé aux éditions du Scorpion, il se souviendra sans doute plus tard de ce livre contestataire qu’il rééditera dans sa propre maison : Oedipe, une adaptation libre de la pièce de Sophocle, par un créateur libertaire. » Denis Chollet, Jean Boullet le précurseur, Feel 1999. Jean Boullet, malheureusement trop méconnu de nos jours, aura également été un proche de Boris Vian.
Jean d’Halluin cherchera de nouveau à faire scandale avec le sulfureux Maurice Raphaël, connu aussi par les amateurs de polar sous un autre pseudonyme, Ange Bastiani. La publication D’ainsi soit-il sera donc également suivie de procès mais avec de multiples rebondissements. Pour présenter ce roman fort sombre et déroutant, il fait appel à un auteur qui publie habituellement chez Gallimard : Raymond Guérin. Avec un livre publié au Scorpion, ce dernier offre un roman de renoncement à la manière de Diogène, philosophe qu’il mettra d’ailleurs à l’honneur quelque temps plus tard. Entre résignation et emprunt, Bruno Curatolo considère que ce roman du monologue intérieur fait partie des romans qui ont « donné peu à peu naissance au nouveau roman ».

Ces quelques dérives font écho à la première partie de la revue qui offre une très riche biographie de Jean d’Halluin, mais pour mieux cerner son travail d’éditeur on trouve en seconde partie sa correspondance avec, justement, Raymond Guérin.
Les Éditions Finitude qui ne manquent pas une occasion de publier les inédits d’auteurs de grande richesse ont déjà publié trois livres de Guérin : Retour de barbarie, Représailles et Du coté de chez Malaparte. C’est donc un nouveau et très précieux complément que ces échanges épistolaires. On y découvre tous les rouages de fabrication autour de la création de La main passe, tant du point de vue de la composition que des corrections, de l’illustration à la préparation des cahiers dédicacés, mais aussi des échanges financiers très directs et chaleureux lors des premiers mois. Guérin fait part de ses exigences typographiques sur la préface de Maurice Raphaël. « Comment envisagez-vous la typographie de cette préface ? Pour ma part, j’aimerais assez l’italique qui a été employé pour certains mots dans le corps même du livre.
Tenez compte également des séparations que j’ai ménagées dans mon texte afin que celui-ci reste bien aéré. » Raymond Guérin
D’autres échanges également autour de la minutieuse mise en page d’un futur roman La tête dure qui verra finalement le jour chez Gallimard.
En effet, la situation financière se dégradant pour Jean d’Halluin, des difficultés apparaissent petit à petit à travers leurs échanges et vont aboutir à la rupture éditoriale entre les deux hommes. Guérin dans cette correspondance fait aussi office de directeur littéraire, ou plutôt d’agent, par ses conseils avisés autour d’Henri Calet ou encore Georges Hyvernaud. Bref une correspondance passionnante pour qui aime le monde de l’édition.

On retrouve en fin d’ouvrage les reproductions couleur des splendides couvertures du Scorpion. Voilà donc une magnifique revue, d’une finition qui fait du bien à lire lorsque l’éditeur a pris plaisir à offrir une maquette équilibrée sur un papier de qualité. Une revue à laquelle il n’est pas possible de s’abonner car elle ne peut pas proposer de parution régulière, il faut s’en remettre à la surprise, ce qui dans cette qualité devient presque un atout.
Si l’association noir, blanc, rouge est une des plus anciennes connues depuis la préhistoire, on remarque qu’elle sera celle du polar à l’entrée des années 50. De nombreuses maisons d’édition l’utilisent, en y associant pour la plupart des typos dessinées et quelques éléments graphiques simples. Présenter plusieurs de ces couvertures donne donc l’occasion d’un petit tour graphique dans l’histoire.

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éditions du Scorpion, éditions Fleuve Noir, éditions de la Tarente, éditions du Grand Damier

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Si l’on ne connaît pas l’origine de l’utilisation du nom du Scorpion (la légende veut que ce soit le signe astrologique de la femme de Jean d’Halluin mais ce dernier a fondé sa maison d’édition avant de rencontrer sa femme…), je ne peux résister à citer cette anecdote rapportée par Eric Losfeld à propos de ces arachnides. « Il nous est arrivé, à lui et à moi, une aventure qui fait encore passer sur mon épine dorsale le délicieux (?) frisson de la terreur. Quelqu’un, revenant de Tunisie, nous avait fait cadeau d’un bocal contenant un couple de scorpions. Nous l’avions mis en vitrine. La commère de France-Soir y avait trouvé prétexte à un écho, et les enfants se pressaient devant la vitrine comme devant un magasin de jouets. Un matin, en arrivant au bureau, que voyons-nous ? Les scorpions n’étaient plus dans leur bocal, ni dans la vitrine. Nous avons vécu pendant un mois dans la plus intense des Trouilles Vertes, comme les appelait Queneau. A cette occasion, nous avons été, Jean et moi les précurseurs d’une mode : nous avons acheté des bottes de parachutistes, et nous glissions le bas de nos pantalons à l’intérieur. Mais le moindre bruit nous donnait des sueurs froides; nous sursautions pour un papier jeté qui se défroissait naturellement dans la corbeille. Peu à peu nous nous sommes habitués au danger (comme dirait Jean Dutourd) et nous avons oublié les scorpions, qui restèrent introuvables. A l’heure qu’il est, continuent-ils à faire souche dans les recoins sombres de la rue Lobineau? » Eric Losfeld

capharlogo
Pour découvrir la revue Capharnaüm :
http://www.finitude.fr/titres/capha4.htm

Pour prolonger le plaisir des correspondances de Raymond Guérin un livre incontournable

guerin-dejanire

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Octave Uzanne, un livre entier

causerie-uzanneParmi les interminables débats autour du livre en ces temps de fabrication numérique, on oublie souvent qu’il s’agit avant tout d’un changement d’outil et non de métier. Entre les deux pôles toujours existants que sont l’auteur (émetteur) et le lecteur (récepteur), il ne s’agit que d’un déplacement technologique permettant beaucoup plus de souplesse d’un point de vue pratique (et économique…). Cette transmission s’effectue toujours par des mots, donc composés de lettres, autrement appelées caractères dans le processus de reproduction. Cette composition du texte à travers l’objet livre qui correspond – pour l’instant – le mieux à sa diffusion répond à des règles permettant une meilleure réception (lecture) qui ont fait l’objet de nombreux perfectionnements depuis la parution des premiers incunables. Si ces évolutions de l’objet imprimé ont visé une meilleure lisibilité elles ont aussi eu pour objectif une réduction du coût de fabrication. Ces évolutions techniques liées aux contraintes économiques ont parfois amené certains éditeurs à négliger le confort du lecteur mais c’est néanmoins grâce au « métier » de ceux qui font le livre que ce dernier a su évoluer dans un souci constant de qualité. Ces métiers du livre qui unissent composition, impression, reliure à travers les savoir-faire que sont la mise en page, la typographie, les recherches de papiers, d’encres, les créations de caractères typographiques précis, d’empagement idéal, de gravure et reproduction des illustrations requièrent des techniques demandant un temps d’apprentissage et une connaissance délicate et précise du métier. L’ère du numérique ne doit pas négliger cela.
Cet art de l’objet poussé à son souci extrême d’esthétisme et de fusion entre le texte et l’objet livre a un amoureux : le bibliophile. Devenu bien rare aujourd’hui, ce chercheur qui se spécialise justement dans le livre rare et est bien souvent confondu avec le riche collectionneur puisqu’un livre précieux devient dans l’idée un livre cher par simple syllogisme. Mais ce qui fait la valeur d’un livre ne relève pas seulement du domaine pécuniaire mais de la rencontre entre les qualités des matériaux qui le composent et l’attention avec laquelle il a été conçu et réalisé, la renommée de l’auteur aura aussi une influence certaine sur l’estimation de l’ouvrage. Il faut reconnaître que la recherche de beaux livres demande maintenant un portefeuille bien garni ou une patience doublée d’une curiosité à toute épreuve. Dans cette optique, il est donc encore possible de trouver de beaux livres mais bien souvent d’auteurs méconnus, et jusque-là rien de nouveau… Sachant que la renommée garde au frais certaines surprises pour bouquineurs coriaces, il reste néanmoins possible de croiser certaines pépites dans des lieux improbables.

nosamisleslivresDans un de ces lieux que je me dois de tenir secret au risque de perdre la possibilité d’en exploiter le filon, j’ai récemment découvert quelques livres qui peuvent provoquer suées et palpitations, bref un état d’intenses émotions qu’il faut savoir contenir lorsque la personne vous indique qu’elle vous fait un prix si vous en prenez plusieurs, c’est-à-dire… un euro pièce. Au milieu de ces livres, je découvre Nos Amis Les Livres, Causeries sur la Littérature curieuse et la Librairie par Octave Uzanne. Émotion que de trouver à si bas prix un livre du plus étonnant bibliophile qui a chevauché deux siècles d’une époque charnière dans la transformation du livre à l’ère industrielle. Tandis que les formats évoluent pour optimiser la rentabilité d’un papier dont on a déjà affecté la qualité en vue d’une intensification de production et de diffusion, Octave Uzanne, lui, se bat pour en augmenter la qualité à travers de petites productions de belle fabrication. Il faut dire que ce bibliophile est aussi un bibliographe. Aujourd’hui retenue comme notice des écrits relatifs à un sujet précis, la bibliographie est d’abord comme le décrit le Littré les  » connaissances qui font le bibliographe » c’est-à-dire  » Celui qui est versé dans la connaissance des livres, par rapport à l’édition, au papier, au caractère, et qui peut aussi en faire la description. »
Et un livre d’Uzanne est toujours un velours pour l’œil: papier, typo, composition, tout y est formidablement combiné. Il nous fait également partager son savoir bibliographique :
« je parcourais le texte Didot si net et si savamment mis en pages […] tiré sur un vélin blanc lisse et transparent comme une hostie, fabriqué spécialement avec le titre de l’ouvrage filigrané dans la pâte « , et avec humour :  » […] l’édition est remarquablement imprimée, d’une correction rare aujourd’hui, où les correcteurs se recrutent on ne sait comment, et où les publications de luxe sont plus émaillées de coquilles qu’une plage bretonne. »
Ce livre se compose de rééditions, mais habilement réunies, de causeries publiées dans la revue Le Livre entre 1884 et 1886. On peut y  découvrir la passionnante réédition de Giorgo Baffo, un chapitre sur Paul Lacroix autrement connu sous le nom du Bibliophile Jacob et qui a largement participé à la vocation d’Octave Uzanne, d’un très bel autre chapitre sur Charles Baudelaire écrit quelques années après sa mort autour de notes prises sur ses carnets et ses Fusées alors inédites. Il y est donc question de littérature, de bibliophilie mais également de librairie, d’édition, de fabrication, bref un fabuleux trésor.

Bibliophile novateur et auteur, Uzanne offre une œuvre vaste et variée. De contes libertins en causeries littéraires, en passant par des études aussi diverses que fouillées mais aussi de nombreux articles journalistiques, il faut se plonger dans le formidable blog tenu par Bertrand Hugonnard-Roche pour pouvoir en apprécier l’étendue et la richesse (le blog Octave Uzanne, lien en fin de billet).
Je ne peux néanmoins résister à partager quelques exemples que le bonheur de mêler lecture et plaisir du beau livre m’a conduit à acquérir. Ou une illustration de ce que la fréquentation d’Octave Uzanne peut mener à quelques tendances bibliomaniaques.

L’école des faunes, Contes de la vingtième année, réédition qui regroupe en 1895 Le Bric-à-Brac de l’amour, Les Surprises du Cœur, Le Calendrier de Vénus. Magnifiquement illustré par Eugène Courboin.

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Octave Uzanne savait aussi s’entourer de talentueux illustrateurs comme ici avec Paul Avril pour L’Eventail en 1881 ou encore L’Ombrelle, le Gant, le Manchon en 1882.

ombrelleeventailMais le plus célèbre reste incontestablement Albert Robida pour l’illustration du plus « célèbre » texte d’Uzanne : La Fin des Livres, nouvelle extraite des Contes pour les Bibliophiles en 1894 (cf. lien en fin d’article). Ce texte qui offre un regard ironique sur les nouvelles techniques de diffusion de la voix et de l’image en devenir, questionne déjà l’avenir du livre papier. Ce texte fait donc évidement écho aux interminables questions actuelles autour du livre numérique.

couverturesuzanneOctave Uzanne avait la passion du beau livre et toutes les connaissances comme en témoigne ce très documenté Du goût actuel dans la décoration extérieure des livres, 1898 (lien en fin de billet également), qui propose un regard déjà rare à l’époque sur la production des couvertures. Entre connaissance des productions et crainte du futur pour le livre chez Uzanne, je découvris ce texte (assez rare me semble-t-il, ainsi que la photo qui l’accompagne) publié dans L’Imprimerie et la pensée moderne, Noël 1928. Octave Uzanne y dépeint un bien triste bilan dans la fabrication de la production éditoriale française d’alors, renouvelle ses craintes des évolutions techniques et évoque ce qui doit représenter le réel danger pour les livres au-delà de ses mutations techniques, c’est-à-dire la fin de la lecture. Je n’ai malheureusement pas la date de rédaction de ce texte mais il semble qu’il soit contemporain à la publication de ce bulletin.

imprimerie-uzanne1imprimerie-uzanne2imprimerie-uzanne3En positionnant le bibliophile non pas comme un spéculateur mais comme un véritable passionné, Octave Uzanne avait une conception du livre proche de l’objet d’art, façonné par les maîtres du métier. Cette vision ne se limite pas seulement au plaisir de posséder un ouvrage rare et précieux, mais elle implique également une volonté de précision dans la conception d’un ouvrage qui se propose de transmettre un texte en offrant un confort de lecture sans négliger la notion de plaisir. La bibliophilie est donc aussi là pour rappeler que la diffusion de masse de la lecture ne peut pas s’affranchir de la lisibilité et donc du bonheur de lire.

La mort d'Octave Uzanne dans A.B.C artistique et littéraire, n°83, 15 novembre 1931

La mort d’Octave Uzanne dans A.B.C artistique et littéraire, n°83, 15 novembre 1931

A consulter :

Le blog Octave Uzanne :  http://octave-uzanne-bibliophile.blogspot.fr

Arts et Métiers du livre, mars-avril 2013

AMlivresUzanne

Quelques liens numériques :

La fin des livres :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123180j/f142.image

Du goût actuel dans la décoration extérieurs des livres :
http://archive.org/details/lartdansladcorat00uzan

Les zigzags d’un curieux ; causeries sur l’art des livres et la littérature d’art :
http://archive.org/details/leszigzagsduncur00uzan

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Illustrations de Brantonne

brantonnesignature1Une chance sur 365 de trouver, un 8 mai, au fond d’une caisse un livre intitulé Un F.F.I. de 15 ans. Au-delà de l’anecdote, ce petit ouvrage présente dès la couverture le nom de Brantonne comme illustrateur. Pour les amateurs de littérature populaire, il s’agit d’un des plus célèbres auteurs de couvertures, principalement dans le domaine de la science-fiction avec la mythique collection Anticipation au Fleuve noir, mais également pour de nombreux autres éditeurs.
Voici donc ses illustrations pour les amateurs ou les découvreurs de cet incontournable illustrateur, et qui devraient également ravir les amateurs de bandes dessinées.

Extraits de Un F.F.I. de 15 ans, Hector du Moustier, éditions Armand Fleury
Mais pour découvrir plus en détail les productions de Brantonne la visite de ce site s’impose :
http://www.brantonne.net/index.htm

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Amusé des erreurs

Passons donc à cette dernière partie annoncée dans le billet précédent.
Peu d’auteurs pourraient se vanter, dans les années 20, d’avoir eu l’idée de réunir au sein d’un même ouvrage autant de personnalités importantes de l’avant-garde littéraire et artistique de l’époque dont la reconnaissance n’avait pas encore atteint les portes de la renommée. C’est ce que les auteurs de ce Musée des erreurs vont faire dans leur dernière partie nommé Le Cabanon.
Nous pouvons y retrouver dans l’ordre d’apparition :

  • Jean-Pierre Brisset avec un extrait de son livre Les Origines humaines. Élu prince des penseurs par Max Jacob , Stefan Zweig, Apollinaire entre autres. Marc Decimo vient de fêter les 100 ans de son principat le 13 avril 2013. Son œuvre des plus singulières est à découvrir entre sa Grammaire logique, La science de Dieu ou bien encore sa théorie des mouvements natatoires…
  • Rose Sélavy, dans un premier temps orthographié avec un seul R, est le double de Marcel Duchamp: « Le rôle principal de Rrose Sélavy consiste à parler au nom de Marcel Duchamp et à authentifier son œuvre écrite. » (Georges Hugnet) Ses premiers textes apparaissent dans le Cœur à barbe et Littérature mais ce sera surtout à travers ses « oracles » que les phrases de Rrose resteront célèbres : « Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis. »
  • Albert Gleizes, un des fondateurs du cubisme.
  • Pierre de Massot, dadaïste et premier historien de Dada. Auteur d’un très bel ouvrage sur Breton envers qui il ne fut point rancunier d’un bras cassé lors de la bagarre qui eut lieu pendant la représentation de Cœur à gaz. « Puis, intermède inattendu, Breton se hisse jusqu’à la scène et s’y établit en malmenant les acteurs. Ces derniers empêtrés dans des costumes de Sonia Delaunay, composés de carton rigide, ne peuvent se protéger des coups, et s’efforcent de fuir à tout petits pas. Sans douceur, Breton gifle Crevel et, d’un coup de canne, casse le bras de Pierre de Massot. » Georges Hugnet cité par Jacques Baron dans L’An 1 du surréalisme, Denoël 1969. Il fut aussi un des fondateurs du mouvement Instantanéiste avec Tzara, mouvement « rival » du surréalisme.
  • Erik Satie, dont on connaît la musique mais dont on oublie qu’il est un des rares artistes à avoir traversé les siècles et connu les mouvements d’avant-garde des Incohérents aux Dadaistes.
  • Gabrielle Buffet, liée aux avant-gardes, auteur et traductrice de Kandinsky, elle fut également la compagne de Francis Picabia.
  • E.-T.-T. Mesens, musicien ami de Satie, puis auteur dadaiste, galeriste il expose Magritte, Ernst, il collabore également à de nombreuses expositions et revues surréalistes. Bref, si son nom est peu connu, son influence est très importante dans l’art d’aujourd’hui. Comme pour illustrer son coté « homme de l’ombre », il faut noter qu’en qualité d’auteur c’est à lui que l’on doit la ritournelle des émissions antinazies de la BBC : « Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand. »

Voilà, à une exception près, les artistes présentés dans ce Cabanon.
Cependant, si à Marseille le cabanon évoque une petite maison de pêcheur où il fait bon se détendre aux heures chaudes, il faut plutôt comprendre à la lecture de l’introduction de cette dernière partie qu’il s’agit ici d’une tout autre signification du terme de cabanon : le lieu où l’on enferme les fous dangereux.
Les auteurs de ce Musée des erreurs ont donc réuni sous cette partie ceux qu’ils classent dans la catégorie des fous et sans guère de respect pour ces personnages.
Leur manque de clairvoyance est donc inversement proportionnel à la qualité des artistes réunis !
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Si ce jugement fait aujourd’hui sourire, il est néanmoins intéressant de le considérer comme le témoin d’un temps où l’avant- garde allait faire voler en éclat l’art bourgeois et bienséant.

En dressant cet inventaire, j’ai précisé qu’à une exception près la liste était complète. C’est qu’il se trouve dans ces pages une curiosité. Les poésies d’Isabelle Korn. Je n’ai trouvé aucune trace de cette poétesse. Ses textes se sont-ils limités à cette revue algérienne ? Le premier reproduit est dédié à Franc-Nohain. Cette dédicace au poète « amorphe » est sans doute liée à la participation de ce dernier à différentes revues voire même à celle qu’il a créée le Canard sauvage et dans lesquelles Isabelle Korn avait très bien pu découvrir quelques poèmes de ce dernier et son humour décapant. Cependant, il faut aussi garder en tête que cette bande du Chat noir n’hésitait pas à changer de nom parfois.
D’ailleurs, Curnonsky (un des auteurs de ce Musée des erreurs) est également un pseudonyme. Maurice Edmond Sailland a fait valider son surnom de Curnonsky par Alphonse Allais.
L’histoire se complique car Allais était proche de Curnonsky, de Franc-Nohain mais aussi de Satie. Mesens était également proche de Satie à ses débuts et Gabrielle Buffet a débuté dans le milieu musical, bref ce Cabanon a de quoi rendre fou !
Il est donc bien difficile de juger de sa finalité

En attendant d’en savoir plus sur cette Isabelle Korn, pseudonyme ou poétesse oubliée, je vous laisse apprécier son univers.

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Le musée des erreurs

couverreursEn créant leur musée des erreurs, Curnonsky et Bienstock pensaient pouvoir dénoncer les dérives d’une langue mise à mal. Pour qui veut défendre un style littéraire illustré par Anatole France, Maurice Barrès, Pierre Loti, Dorgelès – pour n’en citer que quelques-uns -, il est certain que la floraison des productions romanesques dans le domaine populaire, ainsi que la multitude des publications journalistiques pouvaient servir de base à leur démonstration.
Pour ce faire, ils se sont inspirés de l’idée de M. Radinois de créer un musée des horreurs dans lequel seraient présentées les « abominables productions dues à la sottise des ratés, des mercantis de l’art et des contrefacteurs ». Radinois pensait y présenter les « effigies de politicards oubliés qui enlaidissent les promenades publiques », des petits « tableautins anecdotiques devant lesquels se pâment le sentimentalisme et la niaiserie des foules » , des « objets inutiles et hétéroclites qui offensent la vue, mais ramassent la poussière » ou bien encore « tous ces bibelots en toc qui participent de la confiserie, de la pièce montée et du devant de cheminée »… Il n’est pas nécessaire de détailler ces productions puisqu’elles peuvent encore être d’actualité de nos jours…

Les auteurs ont repris ce principe afin de l’étendre au domaine de la littérature. Initialement prévu comme un catalogue raisonné, ils vont finalement opter pour un simple recueil de citations. Il n’y a donc, d’après les auteurs, aucune volonté didactique ou de théorisation dans ce florilège de citations glanées au hasard des lectures. Seulement, leur but était de dénoncer une forme d’écriture produite par des auteurs qu’ils estimaient bien loin de leur métier, et si cela n’était pas assez clair, ils précisent quand même que le sujet de cet ouvrage est une dénonciation des « déformations que les mauvais écrivains infligent à la langue ».
Certaines parties peuvent faire le bonheur des correcteurs et amateurs de la langue, d’autres séduire par ce qu’elles offrent de surprise et de décalage. Je citerai plutôt ces dernières, qui près d’un siècle après, ont perdu de leur valeur scandaleuse pour devenir des pépites d’humour et de poésie, certaines pourraient même trouver leur place dans quelque poème surréaliste.
Si la démarche de ces auteurs est conservatrice, elle n’en reste pas moins utile dans la critique d’une uniformisation et platitude d’un langage passe-partout dénué de tout style et caractère. Et que dire si l’on s’amusait à un tel exercice aujourd’hui…

Truismes :

L’empereur Guillaume est arrivé à Londres dans la matinée, il y restera jusqu’à son départ…
Lyon Républicain, 10 décembre 1905

Pour faire une œuvre d’art, la matière première ne suffit pas : il faut un artiste.
Le Gaulois, 10 novembre 1902

Un sous-marin tient, en effet, très peu de place dans le volume d’eau considérable qu’est la mer.
Le Matin, 2 août 1911

Il y a même des gens qui, s’étant trouvés dans un train plus ou moins télescopé, et n’y ayant perdu ni pied ni aile, oublient très vite les cruelles impressions reçues à ce moment.
Le Temps, 27 octobre 1902


Ignorances :

Pas besoin d’en dire plus sinon que si les auteurs pardonnent à certains quelques petites erreurs, leur jugement est sévère vis-à-vis de ceux qui « n’ayant rien appris, ils n’ont rien à oublier. Et nul ne les fera jamais taire ».

A. Silvestri… a glissé… et, en tombant , s’est brisé la clavicule de la jambe gauche…
Le Petit Marseillais, 24 janvier 1910

Le nez, les oreilles, la lèvre supérieure étaient scalpés littéralement.
Le Matin, 2 mars 1910

Un académicien montrait, l’autre soir, à quelques bibliophiles surpris un petit volume de Stevenson, le romancier australien, gainé d’une bizarre reliure de cuir rude et velouté.
Le Figaro, 16 novembre 1902.


Inadvertances :

« Tous les écrivains en commettent, les grands et… les autres »

Devant moi, les épaules de Rouletabille sanglotaient…
G. Leroux, Le Parfum de la Dame en noir.

… et c’était aussi triste que si elle avait suivi l’enterrement de la dernière créature vivante.
J.-H. Rosny, Marthe Baraquin

Enfin, mettant la main sur les yeux comme les oiseaux qui se rassurent…
Prosper Mérimée, Colomba

Je ne l’avais jamais revu depuis sa mort.
Paul Hervieu, Figure filante.

Guillaume est un garçon honnête, mais qui ne s’est jamais aperçu que son cœur lui servît à autre chose qu’à respirer.
Alfred de Musset, Le Chandelier (acte III, scène II)

… Elle laissait instinctivement pointer, sur le rouge de ses lèvres, le blanc des canines incisives.
Léon Sazie, La Femme rousse, Le Matin

La Delaware coule parallèlement à la rue qui suit son bord.
Chateaubriand, Voyage en Amérique


Incohérences et fatras :

Le chevalier de Passavant se mit à sourire comme il souriait parfois quand la main lui démangeait.
Michel Zévaco, L’Hôtel Saint-Paul

Là son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe : c’était celui du garde qui avait eu la tête fendue ; il était complètement mort.
Alexandre Dumas, La Reine Margot

Le vieux gentilhomme se promenait tout seul, dans son parc, les mains derrière le dos, en lisant son journal.
Ponson du Terrail

Puis c’était le capitaine, le bras gauche arraché, le flanc droit percé jusqu’à la cuisse, étalé sur le ventre, qui se traînait sur les coudes.
Émile Zola, La Débacle

Les murs étaient de ceux dans lesquels on ne peut marcher…
Léon Sazie, Zigomar

Jeantrou avait gardé sur le cœur les coups de pied au cul de la baronne.
Zola, L’argent

M. le Préfet quitte la salle. La plupart des conseillers l’avaient d’ailleurs imité quelques instants avant.
La Dépêche de Lille, 9 octobre 1913

Il se précipita vers la fenêtre un pistolet dans chaque main et de l’autre il s’écria : « enfer et damnation! »
Ponson du Terrail

M. Doumergue est allé déposer une palme sur la tombe du Soldat Inconnu, avec lequel il a eu un entretien de trente minutes.
Le Journal de Caen, 15 juin 1924.

Ses doigts noueux se crispèrent autour de son bâton et, dans la broussaille de sa barbe, ses prunelles flambèrent, menaçantes.
Le Petit Journal, 21 juin 1924

Bruyère alla chercher un couteau, se jeta sur sa victime et, froidement, lui trancha l’artère carotide. L’assassin tourna ensuite l’arme contre lui-même et se logea deux balles dans la tête.
Le Matin, 31 octobre 1896

On a trouvé dans la rivière le corps d’un soldat coupé par morceaux et cousu dans un sac ; ce qui exclut toute idée de suicide.
Le Constitutionnel, janvier 1859


Le jargon journalistique :

Dès lors, fatal et maudit, l’œil cave et le cheveu en saule pleureur, portant son histoire en écharpe, il marche dans la vie, enveloppé et nimbé par le regard admiratif et apitoyé des femmes.
Larroumet, Le Temps, 20 octobre 1902

Douze italiens, sans état-civil, ni passeport, et dont on ne pouvait guère contrôler que les sexes arbitrairement confondus.
Le Matin, 6 mars 1907

À Bordeaux on conclut à un suicide, parce qu’une personne l’avait vu courir vers le fleuve le soir et s’y précipiter. Est-ce là une raison suffisante ?
Le Petit Journal, 11 avril1907

Le cadavre retiré de la Moselle n’avait ni tête ni bras. Les Messins reconnurent parfaitement leur compatriote Gabriel.
Le Matin, 1er mars 1907

À quelques mètres gisait un parapluie appartenant à la victime, seul objet témoin muet du drame.
Le Journal, 24 mai 1913

Paris, condamné, étouffe et crève d’obstruction intestine.
Il m’arrive d’éprouver la même angoisse à voir les queues humaines grossir dans les mairies…
La Victoire, 10 mars 1925


Le roman feuilleton et sottisier :
Bien entendu les auteurs ne manifestent pas une passion pour ce style… Il faut dire que les impératifs de publication, rapidité et abondance forcent au remplissage. La copie à la ligne force obligatoirement dans la plupart des cas au « verbiage, la redondance et l’abondance melliflue ». Les exemples pouvant rejoindre le musées des erreurs sont donc très nombreux. Néanmoins, ils feront preuve d’un peu de clémence pour certains :
« Et nous tenons à mettre à part des auteurs de romans-feuilletons qui ont su faire œuvre littéraire  et entre tous Maurice Leblanc et Gaston Leroux. »

Leur mobilier se composait d’une simple malle et d’un cadavre.
Fantômas, La mort qui tue (Il faut préciser que le bon titre est LE mort qui tue, les auteurs ne sont donc pas non plus à l’abri d’une erreur…)

Cette main secouée dans le vide hurlait au secours.
Henri Lavedan, Qui ?

Et l’unijambiste cherchait à tâtons dans la pièce… criant maintenant qu’il l’étranglerait… et enjambant le corps de sa femme…
La Partie, 8 octobre 1907

Elles ont été ligotées après leur mort. L’assassin aura voulu éviter que ses victimes n’ôtent leur bâillon en se débattant.
Les Débats, 7 février 1913

Si vous aviez jamais tué une taupe dans votre petit jardin, vous n’auriez pas tardé à voir se ruer autour d’elle un essaim bourdonnant d’escargots à la robe lugubre bordée de raies fauves.
Charles Nodier, Les contes de la veillée, Ed. Charpentier, 1911

On dirait, derrière les glaces, des morgues d’un nouveau genre, silhouettes décapitées de femmes brisées et tordues, femmes-tronc marchant sur leurs genoux, etc.
Jules Huret, Rhin et Westphalie

Il n’était pas besoin de gratter longtemps ce vernis pour constater l’inexistence de la matière où il l’avait appliqué.
Paul Flat, La revue bleue, 15 mai 1909

La lampe de Jean-Baptiste, qui marchait sur ses chaussons, errait sans bruit par les chambres en réveillant les objets au passage.
Marc Elder, Le Peuple de la mer

Peu après, la vie qui s’écoulait par cette plaie béante cessa de fuir. Un peu du secret de son cœur put s’échapper par cette plaie.
Léon Sazie, La Dévorante

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Il reste une dernière partie mais si dense qu’elle fera à elle seule l’objet de mon prochain billet, à suivre donc…

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Philippe Soupault, en joue!, Lachenal & Ritter, 1979 réédition, illustration de Félix Labisse

« Relisant, bien des années après l’avoir écrit, ce « roman », j’ai reconnu les fantômes de mes amis dont je m’étais efforcé de tracer les portraits. Et tous ces amis sont morts, et je les reconnais, je les nomme : Jacques, Pierre, René, [Jacques Rigaut, Pierre Drieu La Rochelle, René Crevel] tous qui sont Julien le « héros » de ce livre prémonitoire puisque tous les Julien que je mettais en joue ont fait feu. »
Écrivait Philippe Soupault en 1979 à l’occasion de la réédition de son roman En Joue !. Le temps passé depuis sa première édition de 1925 a recouvert du linceul de la mort volontaire nombre de héros de cette histoire créée au cœur des premières armes de l’aventure surréaliste.

La pluie qui continuait à glisser sur le pavé de ma cour m’avait un temps incité à poursuivre dans la tonalité de la fin de mon précédent billet. Le suicide du personnage d’Héléna. J’étais entraîné sur la pente de l’évocation du suicide autour de quelques publications. Si j’avais lu le roman de Jean Teulé qui avait légèrement fait parler de lui par son titre, Le teulemagasinmagasin des suicides, ainsi que le roman de Simenon Les Suicidés, je pensais finalement que la matière que je pouvais apporter sur le sujet était insuffisante pour trouver un axe intéressant à la rédaction d’un billet. Non pas que le suicide manque d’exemples dans les œuvres et les auteurs, mais au contraire par le fait que dans le cadre d’une chronique il m’apparaissait dommage d’aborder rapidement ce qui représente une des plus sombres et fascinantes facettes de la littérature.

Je laissais là l’idée d’un billet, au stade d’un fichier sans titre dans le coin non rangé du bureau de mon portable. Non sans avoir constaté que le mot suicide ne figurait que sur très peu de titres de ma bibliothèque. Mais, bien entendu, dans pareil cas, j’allais tomber coup sur coup sur deux romans pour me contredire.

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Henry Jagot, Le suicidé de la rue Jacob, éditions Berger-Levrault, 1932

Le Suicidé de la rue Jacob dont la typo peut séduire sur la couverture ne mérite pas forcément que l’on s’y attarde, sauf à être insatiablement curieux des romans d’investigation même lorsque le genre s’épuise.

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Charles Robert-Dumas, L’élixir du suicide, librairie Arthème Fayard, 1941

En revanche, L’Élixir du suicide ne manque pas d’intérêt, se situant au croisement du thriller et de la science-fiction, il y est question d’une solution annihilant tout instinct de conservation chez l’homme. La science y est dépeinte sous un aspect plutôt pessimiste mais il offre une intrigue et un suspense agréables.

Toujours rien de suffisant néanmoins pour un billet. Pourtant, puisque le sujet s’y prête, il était évident que je n’aurais pas manqué d’évoquer les surréalistes. Jean-Paul Clébert ne dénombre pas moins de douze auteurs ayant eu un lien avec le mouvement et qui se sont donnés la mort. Je n’aurais pas cherché à compléter ou détailler cette liste déjà si éloquente. Avec ces chiffres, si de prime abord il paraît incontournable de lier le surréalisme au suicide, il faut cependant relativiser cette statistique. En prenant en compte le nombre d’artistes qui se sont plus ou moins rapprochés du mouvement, et ce sur plus d’un demi-siècle, on peut alors tirer comme conclusion que le pourcentage de suicides n’est pas spécifiquement supérieur à n’importe quelle autre forme de regroupement humain. Néanmoins, ce qui interpelle sur ce sujet et qui peut influencer le point de vue sur la question est cette enquête réalisée en 1925 dans le numéro 2 de La révolution surréaliste : Le suicide est-il une solution ?

enquete-suicideCette question a été posée à de nombreux artistes et pas seulement au sein du mouvement. Les réponses évoquées et publiées ont abordé le sujet de manières très diverses, du rejet à l’analyse, du désespoir à une approche positive, solution positive pour René Crevel uniquement… Benjamin Péret précisera d’ailleurs afin d’éviter tout malentendu que le but de cette enquête n’est nullement une approche morale et ne suppose pas non plus que le fait de poser cette question sous-entend que le suicide soit une solution. Quoi qu’il en soit, et même si les surréalistes ont pu être troublés par la mort de Jacques Vaché ou la disparition d’Arthur Cravan lors de la création du groupe, puis par celle de Maïakovski, de Jacques Rigaud ou de René Crevel plus tard, l’idée du suicide ne s’est jamais imposée dans le développement du mouvement. « L’enquête alors tourne court et on n’en parle plus. Non parce que la question n’est pas essentielle, mais parce qu’on ne lui trouve pas justement de solutions. » Jean-Paul Clébert.
Toujours en lien avec les surréalistes, j’aurais pu évoquer Aragon et la rencontre d’un lieu que je connais bien. Dans le Paysan de Paris il croise le pont des suicides : « … ils ont retenu le grand pont des Suicides où se tuaient avant qu’on ne le munît d’une grille même des passants qui n’en avaient pas pris le parti mais que l’abîme tentait… ». J’ai largement fréquenté le parc des Buttes-Chaumont si merveilleusement exploré dans la partie intitulée Le sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont. Mon collège se situant aux abords de ce parc, nous avions comme piste d’athlétisme le chemin courant autour du lac. Comme toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre nous passions à chaque tour sous ce pont aux suicides. Je garde encore de ce temps et de mes pas perdus pris à rebours la captivante mémoire des corps perdus qui remontaient la question de nos adolescences. Et le souvenir d’un livre à ces années de jeunesses sensibles, la lecture des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Un livre qui provoquera en son temps de nombreux suicides en Allemagne.
Et quand le suicide prend une dimension sociale, il aurait fallu évoquer Durkheim, développer le sujet, mais cela n’aurait pas collé avec l’idée du billet. J’aurais cependant pu y glisser cet article paru dans l’Almanach scientifique de 1921 où le suicide est présenté comme pouvant relever d’une contagion mentale à l’instar de la contagion physique d’un virus…

almanachscientifiqueMais si il avait fallu aborder le sujet des rapports sociaux du suicide et des questions et angoisses qu’il véhicule, je pense que j’aurais préféré publier cette nouvelle d’André de Lorde qui se joue de la croyance en une forme d’hérédité du suicide, tragiques destinées qui avaient dû animer bon nombre de conversations dans les salons…

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André de Lorde, L’Obsession dans Cauchemars, La renaissance du livre, 1920

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Illustration de Gus Bofa pour Cauchemars

Il n’aurait alors pas fallu clore ce billet sans citer le formidable et incontournable ouvrage de Romi : Suicides, passionnés, historiques, bizarres, littéraires. Parler de ce livre demanderait déjà un blog à lui tout seul tant il fourmille d’informations historiques, d’histoires, d’anecdotes, bref d’une approche passionnante du sujet.

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Romi, Suicides, passionnés, historiques, bizarres, littéraires, éditions Berg, 1964

Et donner un aperçu  simplement avec les titres des parties :
D’une civilisation à l’autre
Sacrifices légendaires et suicides oubliés
Technique du suicide
Utilisation pratique du suicide
Suicide et littérature
Suicide et chansonnette
Pourquoi se suicider ?
Secours aux suicidaires
Humour et suicide
Ce travail de collecte s’accompagne de nombreuses citations et illustrations.

Et revenir au surréalistes qui avaient recueilli quelques faits divers autour du suicide dans le numéro 1 de la Révolution Surréaliste juste avant l’enquête sur le sujet.

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Pour ceux qui auraient eu la curiosité de cliquer sur l’image, ils auraient pu constater que ce numéro se termine par un échange avec Raymond Roussel. Les surréalistes passionnés par son œuvre l’avaient sollicité par le biais de Pierre Leiris pour une entrevue. Ils se verront éconduits. Roussel alors en voyage en Angleterre décline l’invitation. Il ne souhaitait appartenir à aucune école mais était flatté du soutien de ces jeunes auteurs. Il le sera d’ailleurs plus particulièrement de Robert Desnos… mais tout ceci est une autre histoire qui pourrait faire l’objet d’un autre billet.
En évoquant Raymond Roussel j’aurais pu m’éloigner de mon sujet, mais l’histoire a fait de sa mort un mystère. Par une prise massive de barbituriques, un suicide ?
Non finalement quelle drôle d’idée ce serait qu’un billet sur le suicide.

Pour suite, chez Curiosa & Cætera :
http://curiosaetc.wordpress.com/2013/03/05/mort-sur-mesure-2/

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André Héléna, à l’ombre du polar

Un jour de pluie et de silence, comme un appel au polar du fond d’un fauteuil sous une petite lumière filtrée par l’abat-jour. Un jour à tuer c’est une chance et par ce temps un alibi. J’avais envisagé un billet sur André Héléna sans trop savoir sous quel angle l’aborder. Il faut dire que son œuvre est vertigineuse, comme beaucoup d’auteurs de policiers d’après guerre, il s’avère très complexe d’en faire le tour. Que ce soit sous son nom ou sous un de ses multiples pseudonymes, ses productions avoisinent les deux cents titres rien que pour le policier.

L'Aristo en a marre, André Héléna, éditions de la flamme d'or, 1954

L’Aristo en a marre, André Héléna, éditions de la flamme d’or, 1954

Dans ce foisonnement de romans et cette forêt d’auteurs, André Héléna a su conquérir son public comme en témoigne le cinéaste Jean Rollin : « De la cohorte de romanciers de la rue des Moulins, un seul a laissé quelque chose qui ressemble à une œuvre, un seul a marqué au passage toutes les collections : André Héléna. » Avis partagé également par Eric Losfeld qui reconnaissait parmi les auteurs farfelus qu’Héléna était le seul à avoir un talent littéraire sérieux. Ses livres, en effet, sont de ceux qui laissent une trace pour qui aime le côté sombre et désespéré du polar. C’est d’abord à travers la série de l’Aristo (16 volumes) que j’ai découvert Héléna. Ce personnage inspiré d’Arsène Lupin mais dans une version plus noire offre une double approche. A la fois amateur d’art, bibliophile et amateur de François Villon (entre autres), il fréquente la pègre, en connaît toutes les ficelles et n’hésite pas à s’exprimer dans un argot bien trempé. Chaque livre est un peu une visite par thème de ce monde de la pègre principalement du quartier de Pigalle qu’André Héléna fréquentait indirectement à travers son goût pour les bars et ce que l’on y boit… Il y retrouve Jeff de Wulf mais qui, lui, se tient bien plus à distance de ce milieu, et qui signera de nombreuses couvertures pour ses romans chez des éditeurs comme le Faucon noir, la Dernière chance, ou bien la Flamme d’or qui publie la série de l’Aristo. Je ne peux que recommander à propos de Jeff de Wulf le splendide travail de Philippe Aurousseau publié par les éditions de l’Oncle Archibald, que l’on peut retrouver ici.

Jef de Wulf, dessinateur des fantasmes d'une époque, éditions de l'Oncle Archibald, 2012

Jef de Wulf, dessinateur des fantasmes d’une époque, éditions de l’Oncle Archibald, 2012

Peu de rééditions ont été faites récemment d’André Héléna. Tandis qu’en Allemagne il fait figure de pilier par ses traductions, dans l’histoire du policier, il semble qu’en France son oubli soit consumé. On peut juste noter ce superbe roman pamphlétaire La Planète des cocus chez e/dite noir en 2000.

cocus
Pourtant, il y a dans cette écriture une vigueur et une force viscérales presque au sens propre, comme par exemple dans certaines descriptions de blessures où le personnage touché sait que le coup sera fatal par l’odeur d’excrément qui s’en dégage ou par les bulles dans le sang qui indiquent que le poumon est percé… un sens du réalisme qui peut annoncer les puissants romans d’un Jean-Patrick Manchette.
Mais l’anecdotique Aristo du « bien mal acquis ne profite qu’à moi » ne peut que s’effacer devant la formidable série des « compagnons du destin ». Tout l’univers sombre des polars d’après guerre se résume dans ces pages. De la brume qui colle autant que le sang à la nuit et au désespoir, des personnages plus paumés que cruels, des bandes désorganisées et des flics aux abois. Jean Rollin compare son univers à celui de son homologue américain Mickey Spillane, et rapproche Les Anges de la mort à Charmante soirée : « Mais là où l’écriture de l’auteur américain n’est qu’efficace, celle d’Héléna est poignante. »

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En témoigne ces quelques citations, qui ne peuvent que griser le lecteur par un jour pluvieux.

Dehors, la vie continue. Les voitures roulent toujours et, d’ici on entend leur grondement assourdi. Il y a des trains qui partent de la gare Saint-Lazare. Ils emportent leur cargaison de joie et de peine.
A cette heure-ci, les banlieusards rejoignent leur foyer tiède. Tout à l’heure, ils s’arrêteront, comme tous les soirs, prendre l’apéritif au bistrot à côté de leur gare, puis ils rentreront chez eux.
Tout à l’heure, sous la lampe, ils finiront de lire le journal commencé dans le train. Demain la vie continuera encore. Demain ils liront, dans leur journal, le récit du drame qui vient de se produire. […]
Un crime, c’est un fait divers qui passionne. C’est important. Et cependant ce n’est qu’un décès comme les autres. La seule différence, c’est qu’il n’est pas provoqué par les mêmes causes.
T’en fais pas pour l’aristo

Le monde s’arrête là, après le rond lumineux que le bec de gaz jette sur la chaussée. Au delà, c’est le mystère, un mystère qui cessera avec l’aube, lorsque recommencera la vie de tous les jours, mais un mystère tout de même.
[…]
La joie de ceux qui sont heureux, dans un appartement tiède, de ceux dont la vie est banale, routinière…
L’Aristo chez les aristos

Dehors, la nuit était tombée. C’était l’heure de la sortie des bureaux. Il croisait des groupes de jeunes gens et de jeunes filles qui passaient en riant. Il enfonça sa tête dans ses épaules et partit sans but, sous le crachin. Au milieu de cette ville surpeuplée, il était seul au monde.
Et il marchait parce qu’il faut bien que l’on marche. Mais il n’allait à la rencontre de rien, ni de personne. Peut-être que seule une ombre l’attendait. Déjà, il n’était plus de ce monde, lui, Simon. Il se sentait, parmi les vivants terriblement étranger. Il ne comprenait pas leurs  rires, leur langage et leurs soucis. Il les regardait avec étonnement.
Les anges de la mort.

Les Anges de la mort a la particularité de se terminer par un suicide. Événement plutôt rare pour un personnage principal de polar. Et s’il suffit de lire du Horace McCoy pour se rendre compte que le happy end n’est pas une spécialité de ce type de littérature, l’échec accompagné de mort volontaire ne se rencontre pas à tous les coins de pages.
André Héléna lui terminera aussi par choix sa vie mais plus indirectement par une passion un peu trop forte pour l’alcool.

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