D’un crâne l’autre

Ma dentiste ne sourit jamais. A sa demande j’avais passé la radio circulaire de ma tête, une ordonnance à pénétrer ma chair, de la base à la racine, trous, ponts pivotants, me fendre jusqu’à l’os. L’usage, le frottement du temps.
Elle soupire, je suis inquiet. Qu’est-ce qu’elle a ma tête ?

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Elle pose la radio, me regarde, je la regarde, en coin je perçois le rayon de l’inconnu X. Il est bien évident qu’il y a quelque chose qui cloche. Je sens bien que c’est elle qui me transperce maintenant, elle doit se dire que je me suis trompé, que je lui fais perdre son temps, un agenda si bien rempli…
Je lui dis que dans leurs Gaietés et Curiosités Gastronomiques, Curnonsky et Derys précisent que « les morceaux de choix sont la paume de la main, les côtes, l’arrière-train, le haut des cuisses », chapitre Cannibalisme. Donc que le pied n’y figurant pas, j’avais peu de chances de m’y risquer… Mais elle ne goûte pas mon humour.

Je dois lui préciser qu’il y a eu inversion du cabinet de radiologie. Pour ne pas perdre sa consultation elle m’invite à une visite en temps réel, je me retrouve sur le fauteuil, les yeux dans la lampe et dans l’impossibilité de parler. Cela me donne un peu de temps pour penser à ce que l’homme, le crâniologue Franz-Joseph Gall dont la légende raconte qu’il se déplaçait avec pas moins de 10 000 crânes, en aurait pensé.

cranegall

Un pied à la place de la tête (voilà qui me fait penser à Julien Blaine et ses céphalopodes, un pied dans la tête, mais je me disperse la tête renversée sur le fauteuil)… Les théories de Gall reprises par son disciple Spurzheim donneront naissance à la phrénologie. Science fort discutée au XIXe siècle, cette lecture des caractères sur le crâne a donné lieu à de nombreuses moqueries. Du doigt de pied qu’un seul pas jusqu’au petit doigt :

Le petit doigt qui sait tout, qui devine tout… La ressource de la faiblesse, l’oracle des bonnes gens et la boussole du génie. Étudiez le petit doigt et laissez là vos crânes…
Cité par Romi dans les célèbres inconnus.

Difficile de lire sur cette radio la localisation de l’organe de la cosmognose ou des rapports locaux, celui de l’industrie, de la rixe, de la pantomime ou de l’imitation, de la pénétration métaphysique, le sens de la prosopognose, auquel est attaché la faculté de reconnaître et de discerner les personnes ou encore le sens de la connaissance des nombres ou des mathématiques situé dans la partie antérieure et la plus externe du cerveau que l’on connait encore aujourd’hui sous l’expression la bosse des mathématiques…

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Dans la fantaisie de ces sciences liées au crâne je repense à cet ouvrage de recettes de monsieur le chevalier Digby : Remèdes souverains et secrets, 1684, qui intègre dans sa composition de l’orviétan de la raclure de crâne humain. On retrouvait aussi dans l’ancienne médecine l’utilisation du muscus è cranio humano, un lichen qui pousse sur les crânes des morts (cité par Alphonse Karr).

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Ma dentiste commence un détartrage, ultrasons sur mon ivoire… Y voir, l’homophonie prolonge ma dérive sur cette extraordinaire disparition.
Pour m’y retrouver un peu et pour passer le temps je me laisse glisser de ces crânes présents que l’on ne voit pas aux absents que l’on imagine.
L’image d’un crâne échappé, dans La nature au 27 décembre 1885, l’article qui porte sur les figures à double aspect m’ouvre de nouvelles perspectives.

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Choléra Morbus, attribué à M. Gallieni. Signé E. A. Tilly

De nombreux graveurs, peintres, illustrateurs utiliseront cette technique de l’illusion d’optique. Cette superposition de deux temps simultanés qui relève presque d’un acte magique. La perspective d’une fatalité. « Le crâne est le montreur de ce théâtre d’ombres »  Michel Butor, Vanité, Balland, 1980.

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La mort en ce portrait, Jean Boullet, æsculape, mars 1964

Jusqu’à l’angoisse. Une paréidolie de la vanité.

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Couverture de Michel Gourdon

J’en termine avec cet épisode chirurgico-bucal, je retrouve le jour.
Une erreur de radio m’aura laissé dériver silencieusement dans quelques crânes. Cela m’aura valu un billet, pour une fois c’est moi qui l’emporte.
Je me demande toujours où est passé mon crâne… Quelqu’un l’aura trouvé chez le pédicure, le kiné, le fétichiste ?
Que deviennent les têtes en l’air ? Je me souviens de mes promenades dans les rues d’Aix-en-Provence il y a de cela plusieurs années. Place des prêcheurs, son marché, le soleil. Et Sade.

Le 12 septembre 1872, cent ans jour pour jour après l’exécution symbolique, c’est le marché en ville d’Aix, dans la lumière jaune doré de la plaço dei Prechadou. Un brocanteur y expose divers objets de curiosité et reliques, parmi lesquels un crâne qui luit extraordinairement sous la toile de l’antiquaire. Un crâne qui paraît diffuser une lumière « venue de sous l’os », diront plus tard des témoins, comme s’il était encore vivant, ou visité à l’encontre de tout bon sens par son ancien propriétaire
[…] et sur l’étiquette on peut lire d’une écriture violette un peu passée et moulée à l’ancienne : crâne authentique de Monsieur D.A.F. marquis de Sade seigneur de La Coste et de Saumane révérez-le.
[…] une voix nette sort du crâne et appelle : « Madeleine ! approche, catin, approche ! »
Beaucoup de gens s’évanouissent, le brocanteur veut saisir le crâne pour le faire taire, il est brûlé à la main droite.
Le dernier crâne de M. de Sade, Jacques Chessex.

L’affaire se boucle, entre réalité et fiction cette épisode de la recherche du crâne de Sade nous renvoie à Gall et plus précisément à Spurzheim :

Un bouleversement ayant dû être opéré dans le cimetière, et la fosse de Sade se trouvant compromise parmi celles qui entraînaient exhumation, je ne manquais pas d’assister à l’opération, et je me fis remettre le crâne de Sade, sans qu’il puisse s’élever aucun doute sur l’authenticité de cette relique. […] Je me disposais à préparer ce crâne quand je reçus la visite d’un ami, Spurzheim, célèbre phrénologue, disciple de Gall. Je dus céder à ses instances et lui laisser emporter le crâne […] il est mort au bout de peu de temps, et je n’ai jamais revu le crâne. »
Propos du docteur Ramos rapportés dans Vie du marquis de Sade, Gilbert Lely, Pauvert.

Les crânes…  James Ensor,… je décide d’en rester là, de ne laisser que quelques traces autour de cette histoire, il y aurait tant d’exemples. Les citations de crânes dans ma bibliothèque pourraient se compter sur les doigts des mains ayant appartenu à ceux alignés dans les catacombes de Paris…
Je revenais alors à ma bibliothèque avec d’autres intentions mais parcourant quelques pages…

Nous allons visiter les catacombes avec Flaubert. Des os si bien rangés que ceux-là rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre administratif qui ôte tout effet à cette bibliothèque de crânes.
Mémoires de la vie littéraire, Jules et Edmond de Goncourt

Racine, Perrault, La Fontaine, Rabelais, Lavoisier… disparus et pourtant leurs crânes se trouvent là… quelque part.

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Les ossuaires des catacombes de Paris, Félix Nadar. 1862-1865.

 

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